Poésie sur le Web. Ou la victoire de l’anthologie

(Nous avons eu un échange là-dessus hier, qui m’a décidé à publier le billet précédent.)

Des Moulins à paroles (M@P)

Les grands poèmes « classiques » sont sans doute lus, aujourd’hui déjà, sur le Web davantage que dans les livres.

La question du support (papier ou écran) importe moins ici que celle d’un certain détachement du texte. Ou de sortie du livre.

La culture livresque n’a pas attendu Internet pour inventer les anthologies. Et depuis la Renaissance au moins, où se sont imposées en poésie les formes courtes, il paraissait naturel qu’un poète façonne quantité de pièces tout au long de sa vie pour qu’un tout petit nombre seulement soient retenues par la tradition.

L’école elle-même n’enseignait pas la poésie sans faire des recommandations électives, c’est-à-dire sans extraire quelques titres des livres où leurs auteurs les avaient réunis après, souvent, une ou plusieurs publications en revues.

Or, une certaine modernité a répugné à ces choix. Dans la dernière partie du XXe siècle, l’idée de « beaux textes » devient insupportable à beaucoup de spécialistes…

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Web et Ponge

(Souvent, sans les avoir cherchées, je tombe sur ce qui m’apparaît comme des attestations d’une attente, de l’attente d’une mutation technologique à venir[1], au rebours de la vision technocentrée qui voudrait voir dans l’innovation technique la cause des mutations culturelles.)

Dans les Proêmes on trouve:

« Nous subissons la choses la plus insupportable qui soit (…) L’imprimé se multiplie. Et il y a des gens qui trouvent que tout cela ne grouille pas assez, qui font des vers, de la poésie, de la surréalité, qui en rajoutent. Les rêves (il paraît que les rêves méritent d’entrer en danse, qu’il vaut mieux ne pas les oublier). Les réincarnations, les paradis, les enfers, enfin quoi après la vie, la mort encore à vivre! » (La Mort à vivre, 1926)

Le passage est entre guillemets mais à « insupportable » on reconnaît la voix de Ponge lui-même. C’est bien cependant à lui comme à un autre que s’adresse la protestation (voir par exemple le proême de l’année suivante: « Phrases sorties du songe »)[2]. Plus tard, dans la seconde partie des Proêmes, il théorise la nécessité de cette prolifération du texte[3] et il la mettra en pratique dans la Fabrique du Pré, par exemple, ou dans le Carnet du bois de pins[4].

Il y a donc une difficulté, une injonction contradictoire: la protestation contre la prolifération du texte et le ressenti intime de sa nécessité. Cette contradiction est motrice dans l’œuvre du « jeune » Ponge, qui régulièrement pose l’exigence d’un idéal de brièveté et d’exactitude et sans cesse le trahit ou du moins ressent le besoin de le trahir.

En le lisant je pense cependant à autre chose. Je remarque que la protestation contre la prolifération du texte vise littéralement la multiplication de l’imprimé, et je me dis que le web, d’une certaine façon, offre une sortie neuve, via un nouveau dispositif technique, de l’aporie. L’écriture numérique permet une prolifération du texte sous une forme toute différente pour ses destinataires.

Et un autre proême, de 1930 celui-là, « Prospectus distribué par un fantôme », vient en quelque sorte apporter de l’eau à ce moulin:

La fortune des poésies ressemble beaucoup à celle de ces horoscopes dérisoires qu’une sorte de messagers magnifique pose sur les tables des consommateurs aux terrasses des cafés.

« Personne d’ailleurs n’est tenu de lire. »

N’est-ce pas là le sort et le mode d’emploi des dépôts d’écriture (ou d’autres « contenus produits par l’utilisateurs ») que nous faisons sur nos blogues ou sur les « réseaux sociaux »?

(Mais l’on trouverait sans peine aujourd’hui un rejeton du locuteur pongien pour reprocher à la toile d’être l’occasion d’une insupportable prolifération du texte, voire à réclamer de la police d’y mettre un peu d’ordre[5]!)

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Céder sur son désir / Agamben (Profanazioni)

Désirer est la chose la plus simple et la plus humaine qui soit. Pourquoi, alors, précisément nos désirs nous sont-ils inavouables, pourquoi nous est-il si difficile de les porter à la parole? Si difficile que nous finissons par les tenir cachés, que nous construisons pour eux quelque part en nous une crypte, où ils restent embaumés, en attente.

Nous ne pouvons porter au langage nos désirs parce que nous les avons imaginés. La crypte ne contient en réalité que des images, comme un livre pour les enfants qui ne savent pas encore lire, comme les images d’Épinal d’un peuple analphabète. Le corps des désirs est une image. Et ce qui est inavouable dans le désir, c’est l’image que nous nous en sommes faite.

Communiquer à quelqu’un les désirs sans les images, est brutal. Lui communiquer les images sans les désirs est écœurant (comme raconter les rêves ou les voyages). Mais dans les deux cas facile. Communiquer les désirs imaginés et les images désirées est la tâche la plus ardue. C’est pourquoi nous la différons. Jusqu’au moment où nous commençons à comprendre qu’elle restera pour toujours en attente. Et que, ce désir inavoué, nous le sommes, nous-mêmes, pour toujours prisonniers dans la crypte.

Hypnerotomachia Poliphili pag251 Lire la suite

Paul Pesach Celan

À reprendre, pendant ma pause déjeuner, la lecture du dernier livre de Giorgio Agamben, je rouvre le curieux article qu’il consacre à Paul Celan[1] et il me rappelle de récents échanges sur Facebook et les dernières poétries de Christian Jacomino.

Nous avons souvent lu que la poésie de Paul Celan, et sa Todesfuge en particulier, est une sorte de réponse au constat injonctif d’Adorno: « écrire un poème après Auschwitz est barbare ». Il s’agit dans l’article d’Agamben d’une autre impossibilité (mais à la fin, pour moi du moins, la question est: s’agit-il vraiment d’une autre impossibilité?). Il cite une lettre écrite par Celan à Max Frisch qui l’invitait à venir fêter Pâques avec Ingeborg Bachmann et lui, en Suisse, c’est le 15 avril 1959. Il répond qu’il est coincé à Londres où il doit fêter Pâques chez une tante. Et il ajoute: « bien que ne me rappelant pas être jamais sorti d’Égypte, je célèbrerai cette fête en Angleterre ». À partir de là, les quelques pages de ce court article d’Agamben placent toute la poésie d’Agamben sous la lumière de cette impossibilité d’une Pâque célébrée en Égypte, d’un Pesach sans passage. Et comme pour confirmer cette intuition et lui mettre un sceau, il nous apprend que le nom hébreu de Celan, le nom secret donné huit jours après le nom officiel (« Paul »), était justement « Pesach » et que Paul (Pesach) Celan s’est suicidé pendant les célébrations de Pesach, en avril 1970[2].

  1.  Je dis curieux parce que j’ai du mal à vraiment bien comprendre ce qui en fait la clef, voir ci-dessous.
  2.  « Dans la nuit du 19 au 20 avril 1970, Paul Celan se jette dans la Seine, probablement du pont Mirabeau. On ne retrouvera son corps que le 1er mai suivant.(Wikipedia) »

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Nietzsche: la chanson populaire

Friedrich_Nietzsche-1872… toute époque féconde en chansons populaires fut aussi au plus haut point tourmentée par des agitations et des entraînements dionysiens[1] que nous devons toujours considérer comme cause latente et condition préala­ble de la chanson populaire.

Mais la chanson populaire nous apparaît avant tout comme miroir musical du monde, comme mé­lodie primordiale qui se cherche une image de rêve parallèle et exprime celle-ci dans le poème. La « mé­lodie est donc la matière première et universelle » qui, à cause de cela, peut aussi subir des objectivations diverses en des textes différents. Aussi est-elle, pour le sentiment naïf du peuple, l’élément prépondérant, essentiel et nécessaire. De sa pro­pre substance, la mélodie engendre le poème, et sans cesse elle recommence ; la « forme en couplets de la chanson populaire » ne signifie pas autre chose…

Naissance de la Tragédie, §6 (cité par Charles-Albert Cingria, La Civilisation de Saint-Gall, OC, II, p. 189)

[1] Cingria commente: « Il n’y a pas de meilleur exemple à notre époque – pas celle de Nietzsche, la nôtre – que l’art anglo-nègre d’Amérique. »

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Nemo à Mathura

Mathura_1996

La Fabrique cercamondine

(Nemo m’accompagnait, il m’a accompagné pendant tout ce trajet. Il m’a accompagné secrètement, caché de moi. Ce n’est qu’aujourd’hui, une fois rentré à Nice, à Nice que le gris du ciel, la petite pluie fine, rend plus européenne encore, ce n’est qu’aujourd’hui que je l’entrevois, que je le remarque, comme une ombre, un double, un décalage de moi-même. Un fantôme, une présence plus qu’une forme.

Il attendait la fin de l’après-midi, lorsque la chaleur fléchissait, pour aller se promener sur les ghats.)

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Cingria: écrire, parler

Pourquoi écrire?

D’ailleurs, m’étais-je dit, quelle folie que d’écrire! Écrire pour qui? Écrire pour quoi? Écrire des pièces? Il y en a déjà. Des nouvelles? Il n’y a rien de nouveau. Et puis, dans ce terrible quartier sourd, noir, est-ce que l’on écrit? Et même ailleurs est-ce que le monde n’est pas plein d’êtres d’une valeur insigne qui pensent, agissent, aiment, tuent, et qui n’écrivent jamais? Dans le fond n’est-ce pas toujours par vanité, pour montrer que l’on est peuplé de séraphins et que d’autres n’ont pas cela? Est-ce que d’ailleurs ce calcul n’est pas faux? Tels ou tels ne se sont-ils pas ridiculisés pour les générations qui vont venir? (Le Petit labyrinthe harmonique, 1929, dans Bois sec, bois vert, p.152)

Comment parler?

Comment faut-il parler? – Assez lentement et d’une voix sourde, et en s’entrecoupant souvent. – Que pensez-nous de ceux qui parlent bien (grammaticalement) et à toute allure? – Qu’ils sont d’un ridicule insondable. Les gens comme il faut, les Portugais de très grande race, qui ont des chiens café au lait font quelquefois une telle bouillie, quand ils parlent, qu’on les comprend à peine. C’est comme ça qu’il faut parler: en méprisant constamment la langue qui asservit et maîtrise l’individu. Je déteste les civilisations uniquement verbales. Il faut que les gens apprennent à regarder et à comprendre avant de vous mettre au défi. C’est ce défi qui est continuel et qui est insupportable dans les civilisations uniquement verbales. (Le grand questionnaire, 1931, dans La Fourmi rouge et autres textes, p. 80)