Borges érudit

Je m’émerveille combien je peux trouver à retourner dans Borges, combien sa simplicité faite de scepticisme détaché et de bon sens hautain, sans cesser d’être toujours un peu décevante, se révèle à la pratique « ubéreuse ». Il y a là un paradoxe. La richesse, la complexité, Borges ne l’exhibe pas, au contraire, il semble sans cesse, et c’est en ça qu’il est décevant, l’exténuer dans un dandysme de l’érudition, et ses articles (je ne parle pas ici de ses fictions) ont toujours quelque chose de la stérilité du bibliothécaire (et il me semble que c’est là précisément que gît la racine du paradoxe).
Il y a dans cette manière quelque chose comme de l’élégance dandie d’une culture qu’on ne peut s’empêcher alors de trouver languissante. Borges s’interdit l’enthousiasme (les bonnes manières britanniques), l’émerveillement ou la curiosité et s’il parfois déclare son admiration ou son étonnement, c’est toujours d’une manière très positive et froide, matter-of-factly, sans jamais permettre qu’en soit affecté son style ni le cours de sa pensée écrite. Les admirations de Borges ont toutes quelque chose de définitif, de clos, qui rappelle les manuels de littérature, sans le mauvais goût, sans le pédantisme, sans l’idée qu’il y ait quelque obligation à partager cet enthousiasme.
Les richesses, Borges ne les livre pas en faisant de ses textes le miroir de la richesse et de la complexité du monde. Il les livre d’une part en en faisant le miroir de son lecteur : plus je sais de choses, plus j’en trouve chez Borges, dans des textes dont il me semblait depuis longtemps que j’en avais lu tout ce qu’il y avait à lire. On pourrait reconnaître là un effet mécanique mais je ne le retrouve pas, par exemple, chez Valéry. Pas comme ça.
(A préciser: je crois avoir fait un pas au-dessus de lui, de l’avoir dépassé, et je m’aperçois que ce pas, il l’avait prévu.)
Clos mais je n’ai jamais fini d’investir le contenu de cette clôture. Et cet effet de miroir est opéré par des notations, citations, qui ont la richesse d’une référence bibliographique.

Note complémentaire (26.01.94):

Evidemment, plus je sais de choses, plus je suis capable d’en reconnaître dans un texte que je lis. Mais généralement, étant bien entendu qu’il s’agit de « choses » qui ont à voir avec le savoir, il ne s’agit pas d’être à même de mieux apprécier un savoir-faire ou des effets esthétiques, ce qui m’échappe dans les parties d’un texte que je « sous-lis », c’est soit le sens, soit l’intérêt. Et lorsque plus tard je relis, mieux informé, ce qui m’apparaît, c’est que je comprends ce que la première fois je ne comprenais pas ou que je vois, j’éprouve l’intérêt de ce qui ne me disait rien.
La précédente lecture d’un texte de Borges ne me donne l’impression ni que je ne comprends pas, ni que ce que je « sous-lis » manque d’intérêt. Je ne m’aperçois pas que je « sous-lis ». J’ai l’impression que ma lecture a été, dans une mesure satisfaisante, complète. Ce sont mes lectures ultérieures qui me montrent ce que j’avais à lire et que je n’avais pas lu.
Lorsque je lis le nom de « Sankara », soit il me suffit d’y reconnaître une consonnance, soit, au mieux, je fais l’effort de chercher dans un dictionnaire ou une encyclopédie (ce que je n’ai pas fait) qui est « Sankara ». Et je suis satisfait même si c’est avec la sensation, un peu frustrante, il est vrai, que j’ai encore beaucoup à apprendre. Mais rien ne peut me laisser deviner alors que ce « Sankara » me sera un maître et que dès maintenant ce maître plus ancien (pour moi) le désigne à mon attention, ou du moins dépose ici une pierre blanche que je viendrai bien plus tard relever.
Et c’est que Borges ne semble pas lui attacher beaucoup d’importance, à Çankâra, ou plus exactement ne pas beaucoup tenir à ce que son lecteur se rende compte de l’éventuelle importance de Çankâra. C’est ce que j’appelle du dandysme de l’érudition.

Une réflexion sur “Borges érudit

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