Sebald (Austerlitz): parole, mémoire, écriture, langue

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Austerlitz (traduction Patrick Charbonneau, Actes Sud, 2002)

parole

p. 18. J’ai d’emblée été étonné de la façon dont Austerlitz élaborait ses pensées en parlant, de voir comment à partir d’éléments en quelque sorte épars il parvenait à développer les phrases les plus équilibrées, comment, en transmettant oralement ses savoirs, il développait pas à pas une sorte de métaphysique de l’histoire et redonnait vie à la matière du souvenir.

mémoire

pp. 30/1. Même maintenant où je m’efforce de me souvenir, où j’ai repris le plan en forme de crabe de Breendonk et lis en légende les mots anciens bureau, imprimerie, baraquements, salle Jacques-Ochs, cachot, morgue, chambre des reliques et musée, l’obscurité ne se dissipe pas, elle ne fait que s’épaissir davantage si je songe combien peu nous sommes capables de retenir, si je songe à tout ce qui sombre dans l’oubli chaque fois qu’une vie s’éteint, si je songe que le…

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W. G. Sebald: Guerre aérienne et littérature (1997) – 3. Allemands

p. 38. Le réflexe quasi naturel, dicté par des sentiments de honte et de défi à l’égard des vainqueurs, était de se taire et de tourner le dos. Stig Dagerman, correspondant pour l’Allemagne du journal Expressen à l’automne 1946, écrit de Hambourg que durant un quart d’heure, entre Hasselbrook et Landwehr, il a traversé dans un train roulant à vitesse normale un paysage lunaire, et que dans cette contrée désolée, sans doute “l’un des champs de ruines les plus affreux de toute l’Europe”, il n’a pas aperçu âme qui vive. “Le train, écrit-il, était bondé, comme tous les trains allemands, mais personne ne regardait par la fenêtre.” Et l’on avait reconnu en lui l’étranger au fait que lui regardait dehors”. 512R2PW8EWL
(traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau)

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W. G. Sebald: Guerre aérienne et littérature (1997) – 2. la guerre aérienne

L’élaboration de la stratégie de la guerre aérienne dans sa monstrueuse complexité, la professionnalisation des équipages des bombardiers, transformés en “fonctionnaires formés à la guerre aérienne”, la recherche d’une solution pour régler le problème psychologique d’équipages dont il faut maintenir éveillé l’intérêt pour une mission abstraite, la mise au point d’un plan assurant la bonne marche d’une série d’opérations dans lesquelles “deux cents usines de taille moyenne” sont envoyées sur une ville, l’élaboration, aussi, d’une technique telle que l’impact des bombes provoque des incendies qui s’étendent en surface et déclenche des tempêtes de feu: tous ces aspects que Kluge aborde du point de vue des organisateurs font comprendre que la quantité de matière grise, de capital et de main-d’œuvre investie dans la planification était telle qu’au bout du compte, sous la pression du potentiel accumulé, la destruction devait nécessairement s’accomplir. Une preuve qu’elle était irréversible nous est donnée par une interview datant de 1952 du brigadier Frederick L. Anderson, de la 8e flotte aérienne américaine, par le reporter de Halberstadt Kunzert, interview que Kluge interpole dans son texte et où Anderson répond du point de vue de l’armée à la question : le raid sur la ville aurait-il pu être évité si un drapeau blanc confectionné avec six draps avait pu être hissé en temps utile ? Les explications d’Anderson se terminent par une constatation où se dévoile la part d’irrationnel inhérente, on le sait, à toute argumentation se voulant fondée en raison. Il attire l’attention sur le fait que les bombes embarquées, finalement, étaient “une marchandise chère”. “On ne peut tout de même pas les jeter sur les montagnes ou en rase campagne alors qu’à la maison, leur production a coûté beaucoup d’efforts.”

512R2PW8EWL(traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau) Lire la suite

W. G. Sebald: Guerre aérienne et littérature (1997) – 1. destruction

p. 35. En quelques minutes. sur une surface de quelque vingt kilomètres carrés, des incendies s’étaient déclarés partout, qui se rejoignirent si vite qu’un quart d’heure après le largage des premières bombes tout l’espace aérien, aussi loin qu’on pouvait voir, n’était qu’une mer de flammes. Et cinq minutes plus tard, à une heure vingt, un brasier s’éleva, d’une intensité que personne jusqu’alors n’aurait crue possible. Le feu qui montait maintenant à deux mille mètres dans le ciel aspirait l’oxygène avec une telle puissance que l’air déplacé avait la force d’un ouragan et bruissait comme de gigantesques orgues dont on aurait simultanément actionné tous les registres. L’incendie fit rage pendant trois heures. Au maximum de sa force, la tempête arracha les toits et les pignons des façades, fit tournoyer dans les airs et emporta poutres et panneaux d’affichage entiers, déracina les arbres et balaya les gens transformés en torches vivantes. Les flammes hautes comme des maisons jaillissaient des façades qui s’effondraient, se répandaient dans les rues comme un raz-de-marée à une vitesse de cent cinquante kilomètres-heure, tourbillonnaient en rythmes étranges sur les places et esplanades. Dans certains canaux, l’eau brûlait. Les vitres des wagons de tramway fondaient, les réserves de sucre bouillaient dans les caves des boulangeries. Ceux qui avaient fui leurs refuges s’enfonçaient, avec des contorsions grotesques, dans l’asphalte fondu qui éclatait en grosses bulles.

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(traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau)

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Bibliotheca abscondita (Sebald, les Anneaux…, 3)

Lady Dorothy & Sir Thomas Browne

Dans le dernier chapitre des Anneaux de Saturne, Sebald appelle à nouveau Thomas Browne, son « pays » de Norwich (le cosmopolitisme de Sebald est historique autant que géographique), dont il avait conté les pérégrinations du crâne dans le premier chapitre du livre. Il évoque son Musaeum Clausum, « tract », court catalogue d’écrits et autres curiosités documentaires, imaginaires ou dont l’existence est supposée:

… La bibliothèque imaginaire de Browne contient en outre un fragment d’un récit du navigateur Pythéas le Massaliote, cité par Strabon, qui nous apprend que dans le très Grand Nord, au-delà de Thulé, l’air visqueux, analogue au corps gélatineux de la méduse et du poumon de mer, est d’une densité qui le rend à proprement parler irrespirable, mais aussi un poème disparu d’Ovide, written in the Getick language during his exile in Tomos, qui a été retrouvé, enveloppé dans un tissu paraffiné, aux confins de la Hongrie, à Sabaria, sur les lieux mêmes où Ovide, comme le veut la tradition, serait décédé après avoir quitté la mer Noire, soit qu’il eût finalement obtenu sa grâce, soit à la suite de la mort d’Auguste…

Religio Medici

L’article de la Wikipedia anglophone sur ce Musaeum Clausum cite à son propos Jorge-Luis Borges:

Like Pseudodoxia Epidemica, Musaeum Clausum is a catalogue of doubts and queries, only this time, in a style that anticipates Jorge Luis Borges, a 20th century Argentinian short-story writer who once declared: « To write vast books is a laborious nonsense, much better is to offer a summary as if those books actually existed. »

On trouve le texte de ce tract sur le site de l’Université de Chicago, avec le reste de l’oeuvre de Sir Thomas Browne, et sa traduction en français par Bernhard Hoepffner. (Le Musaeum Clausum a une page sur Facebook « aimée » par trois personnes, dont moi-même depuis un instant, « happy few », very few ;-).)

(images Wikimedia Commons)

Le révérend Ives (Sebald, les Anneaux… 2)

L’un des pasteurs de St Margaret d’Ilketshall était le révérend Ives, mathématicien et helléniste d’un certain renom qui demeurait à Bungay avec sa femme et sa fille et dont on rapporte qu’il avait coutume, à la tombée du jour, de boire un verre de mousseux des Canaries [le traducteur, Bernard Kreiss, précise: »Cocktail à base de vin doux des Canaries, oeuf, canelle, noix de muscade et sucre »]. Nous sommes en 1795. Durant les mois d’été, on reçoit fréquemment un jeune aristocrate français qui a fui les horreurs de la Révolution. Ives s’entretient avec lui des poèmes homériques, de l’arithmétique newtonnienne et de l’Amérique où ils se sont rendus tous deux. Il est question des grands espaces qui s’offrent à l’homme dans ces contrées, des forêts immenses où les arbres sont plus haut que les colonnes de nos plus grandes cathédrales, mais aussi des chutes du Niagara, de la signification que confère à l’interminable vrombissement des masses d’eau le sentiment d’abandon auquel s’expose celui qui s’arrête à proximité de la cataracte. (p. 324)

Ilketshall St Margaret Church

Quelques phrases plus tard, après l’intervention de la fille du révérend, on devine qui est le vicomte, du moins ceux qui comme moi l’ont peu lu – les autres l’auront reconnu tout de suite. Pris dans la lecture suivi des Anneaux, le début de ce passage produit un effet intéressant: la visite du jeune vicomte vient se placer dans la série des stations que parcourt Sebald le long de la côte sud-est de l’Angleterre, de ses visites auprès de personnages isolés, sinon solitaires, chacun porteur d’une idée, d’une vision ou d’une histoire, comme cet Alec Garrard qui consacre son temps et son énergie à la construction d’une grande maquette, la plus exacte archéologiquement possible, du Temple de Jérusalem et qu’il vient de rencontrer au début du même chapitre.

(photo Martin Pettit sur Flickr)

Vologda (Sebald, les Anneaux de Saturne)

(Samedi 30 juillet 2011 sous le taud, au mouillage près de l’île Gallinara.)

Vologda, comme l’écrit Apollo Korzeniowski [le père de Joseph Conrad] à son cousin au cours de l’été 1863, n’est qu’un trou marécageux où rues et chemins sont faits de troncs d’arbres abattus. Les maisons, mais aussi les palais de planches de la noblesse provinciale, peints de couleurs vives, se dressent sur des pilotis au beau milieu du marais. Aux alentours, tout se noie, pourrit et se dégrade. Il n’y a que deux saisons, un hiver blanc et un vert. Neuf mois durant, l’air glacial descend de la mer du Nord. Le thermomètre tombe jusqu’à des températures inimaginablement basses. On est entouré de ténèbres impénétrables. Durant l’hiver vert, il pleut sans interruption. La boue s’infiltre par les portes. La rigidité cadavérique se mue en un affreux marasme. Durant l’hiver blanc, tout est mort, durant l’hiver vert, tout agonise.

Je continue la lecture des Anneaux de Saturne, avec un plaisir maintenu, renforcé même puisqu’au début la prolixité de sa phrase et le quartier libre donné à sa pulsion narrative me gênaient et me faisaient regretter la simplicité plus grande et la sécheresse de Vertigo. Je viens de terminer le chapitre où il est question de Konrad et de Kasement. Magnifique la façon dont il arrive à se boucler sur lui-même et faire une unité. Et des morceaux de bravoure qu’ on se sent tenté de lire à voix haute. Ainsi cette description de la ville de Vologda, page 140, que malgré sa tonalité péjorative, je trouve parfaite (enfin, pas tout à fait: si la tonalité péjorative est à sa place, s’agissant d’exil, et même, dans ces conditions, teint le morceau d’une nuance presque parodique, qui participe à son charme, je n’aime pas « hiver vert » peut-être parce qu’il dissonne très désagréablement en français mais aussi, surtout, parce qu’il blesse autant l’imagination que l’oreille et qu’il semble là pour rajouter une couche, artificielle et inutile, à la péjoration…).

Zolotuha Embankment

(photos cercamon et paukrus sur Flickr)