François Ricci, Aristote et l’olivier (3 remémorations pour 1 souvenir)

décembre 2020

Il y a des lacunes dans mon souvenir. J’étais allé le voir pour lui dire que j’abandonnais mon projet de maîtrise sur Hegel et Marx. C’était à la suite de ce qui a été, à y repenser, l’un des événements les plus importants de ma modeste vie intellectuelle, mon exposé au séminaire d’Eric Weil, sur Lénine et les empiriocriticistes, où Weil m’avait montré que la doctrine de Lénine telle que je la reconstituais (en accord avec ce que je pensais moi-même) ne différait pas essentiellement de celle des empiriocriticistes, c’est-à-dire des néo-kantiens. Et lorsque nous sommes sortis de son bureau (c’était dans un bâtiment périphérique, au-dessus du restau-u, à peu près) et que nous sommes descendus ensemble vers le boulevard Herriot, comme nous passions devant un magnifique olivier, il m’a dit qu’il ne pouvait se défaire de l’idée qu’il y avait là un arbre. Et je sais qu’il a évoqué Aristote mais je ne sais plus de quelle façon. Je suppose que j’avais dû parler de l’existence purement phénoménale et donc non-substantielle des objets de nos sens et de nos discours. Ce qui m’avait frappé, c’était le ton avec lequel il avait dit ça, comme s’il s’en excusait, sans polémique, sans volonté de convaincre. Et cela me reste comme un portrait. Lorsque j’y repense aujourd’hui autre chose me frappe, c’est combien lorsque je cogite du côté de la philosophie, c’est toujours autour de ça que ça tourne, de la non existence « objective » de nos objets, de notre découpage du réel, et je m’étonne que ce fût déjà de ça que j’avais parlé à notre vieux maître (je n’en ai pas souvenir, je le déduis seulement de la remarque qu’il m’a faite devant l’olivier – mais peut-être m’avait-il mieux compris que je ne l’avais fait moi-même).

mars 2018

J’allai visiter François Ricci dans son bureau au-dessus du campus Carlone pour lui annoncer que je ne traiterai pas le sujet de maîtrise que j’avais déposé, à la suite de l’expérience du séminaire d’Eric Weil, sans doute, et lorsque nous sommes ressortis, il faisait beau et il me montra un olivier qui poussait là, sur les terrasses séparant les bâtiments principaux de la faculté des lettres de celui, plus haut, où était son bureau, nous redescendions et il me dit qu’il restait aristotélicien, c’est-à-dire qu’on ne pouvait le convaincre (il le disait sur un ton d’excuse, comme si les raisonnements le poussaient, devraient le convaincre) que ce n’était pas un arbre, existant par lui-même qu’il voyait là. Je suppose donc que je lui avais parlé de l’expérience du séminaire (puisque l’essentiel tourne autour de l’existence objective des choses en elles-mêmes, je m’en rends compte à remettre le nez dans Matérialisme et empiriocriticisme, une de ces convictions qui n’ont pas cessé de me suivre dont je parlais l’autre jour). Nous n’avions pas discuté- si j’ai un souvenir net de la remarque sur l’arbre, il ne me reste à peu près rien de l’entrevue, qu’une impression vague, de la pénombre du bureau et du silence relatif du professeur Ricci -, il avait en quelque sorte enregistré, pris acte de ce que je venais lui dire, sans le discuter, sans le remettre en cause…

août 2014

Le professeur François Ricci, lorsqu’après que j’étais venu le voir dans son bureau au-dessus des bâtiments de la faculté des Lettres pour lui annoncer que j’abandonnais le sujet de mémoire de maîtrise qu’il supervisait, et je devais lui avoir raconté l’effet qu’avait eu sur moi le séminaire d’Eric Weil, où j’avais planché sur « Lénine et les empirio-criticistes » mais malheureusement je ne me souviens de rien de ce que nous nous sommes dit alors – et que nous redescendions parmi les oliviers, me désignant l’un d’eux me dit que malgré tout, il ne pouvait s’ôter de l’idée que cet arbre était bien un arbre. C’est ainsi que je m’en souviens, sans beaucoup d’assurance, cependant. J’avais été frappé par la tonalité concessive de cette proposition, son « malgré tout », comme si en principe il m’avait accordé que cet arbre n’était pas « en réalité » un arbre (était-ce cela que je lui avais raconté de mon expérience du séminaire d’Eric Weil, le peu de réalité des objets qui nous sont donnés par l’expérience sensible?), mais qu’en son for intérieur, en sa conviction il ne pouvait pas adhérer à cette remise en cause de la réalité des objets donnés par l’expérience sensible. De fait, pour ce que je m’en souviens, mon travail sur Matérialisme et empiriocriticisme avait tourné autour de ça, de la structure de la réalité ou plus précisément, je m’étais efforcé, autorisé en ça par l’opposition marxiste entre « matérialisme dialectique » et « matérialisme vulgaire, de définir le matérialisme selon Lénine d’une manière qui me semblait conforme à la vérité, vérité selon quoi la chose en soi était inconnaissable. Eric Weil, à l’issue de mon exposé, ne m’avait, en guise de critique, que posé une question: « Fort bien, avait-il dit, mais alors en quoi cette conception se distingue-t-elle de celle des empiriocriticistes (que Lénine prétendait combattre)? » Ou peut-être a-t-il dit plus brutalement: « mais ce que vous nous construisez là, c’est précisément ce que disent les empiriocriticistes! ». Il n’a pas remis en cause la justesse de ma construction, sa prétention à rendre compte de la pensée de Lénine (de fait j’avais essayé de ne rien inclure dans ma reconstruction qui fût en contradiction avec aucune proposition de Lénine) et il m’avait bien noté – cependant sa remarque, ironique – j’entends encore le ton amusé, derrière l’accent allemand, je vois encore le demi-sourire derrière la moustache jaunie et le plissement de l’œil, sa remarque, par sa justesse précise, m’avait bouleversé.


Comme à propos d’un quartier dont nous parlions, mon ami Christian remarqua que le professeur François Ricci y avait habité, je lui demandai si je lui avais raconté le dernier entretien que j’avais eu avec lui, à propos d’Aristote et d’un arbre, ai-je précisé. J’avais l’impression que j’avais ce récit en dette, c’est-à-dire qu’il insistait dans ma mémoire mais que je ne l’en avais jamais extrait. Et donc, comme il m’y incitait, je fis, plus facilement que je ne l’aurais cru, le récit de cette rencontre dans le fil de notre échange sur le service Messenger. À la suite de quoi, Christian suggéra que je le mette en commentaire sur un de ses billets où il était question de François Ricci. J’allais le faire mais j’ai voulu auparavant vérifier dans mes carnets si je n’avais vraiment pas déjà déposé par écrit ce récit, ne serait-ce que partiellement. C’est ainsi que j’ai découvert que j’en avais deux versions précédentes, avec quelques différences sensibles (en particulier mon oubli des circonstances de la mention d’Aristote était corrigé), deux versions et une allusion plus ancienne qui n’apporte rien. Je n’ai pas eu envie d’en faire une synthèse et il m’a semblé intéressant de les juxtaposer tels qu’ils furent écrits.

 

Nietzsche, la séduction des mots (Jenseits… § 16)

Caspar David Friedrich. : Der Wanderer über dem Nebelmeer

Il y a toujours encore d’inoffensifs introspectifs qui croient qu’il y a des « certitudes immédiates », par exemple « je pense », ou, comme c’était la superstition de Schopenhauer, « je veux »: comme si ici la connaissance obtenait de saisir son objet pur et nu, comme « chose en soi », et que ni du côté du sujet ni du côté de l’objet n’intervenait de falsification. Que cependant « certitude immédiate », tout comme « connaissance absolue » ou « chose en soi », enferment en soi une contradictio in adjecto, je le répèterai sans arrêt: c’est qu’il faut enfin se libérer de la séduction des mots. Lire la suite

Nietzsche: du mot au concept

Aussi certainement qu’une feuille n’est jamais tout à fait identique à une autre, aussi certainement le concept feuille a été formé grâce à l’abandon délibéré de ces différences individuelles, grâce à un oubli du distinctif, et il fait naître alors la représentation qu’il y aurait dans la nature, en dehors des feuilles, quelque chose qui serait « la feuille » Lire la suite

L’amnésie infantile, les mots et les choses (César Aira)

Un adulte voit un oiseau voler, et son esprit immédiatement dit « oiseau ». L’enfant cependant voit quelque chose qui non seulement n’a pas de nom mais qui n’est même pas une chose sans nom: c’est (…) un continu sans limite qui participe de l’air, des arbres, de l’heure, du mouvement, de la température, de la voix de sa mère, de la couleur du ciel, de presque tout.

César Aira, A brick wall[1] : l’amnésie infantile[2] Lire la suite