Volonté et attention (Simone Weil)

La volonté, celle qui au besoin fait serrer les dents et supporter la souffrance, est l’arme principale de l’apprenti dans le travail manuel. Mais contrairement à ce que l’on croit d’ordinaire, elle n’a presque aucune place dans l’étude. L’intelligence ne peut être menée que par le désir. Pour qu’il y ait désir, il faut qu’il y ait plaisir et joie. L’intelligence ne grandit et ne porte de fruits que dans la joie. La joie d’apprendre est aussi indispensable aux études que la respiration aux coureurs. Là où elle est absente, il n’y a pas d’étudiants, mais de pauvres caricatures d’apprentis qui au bout de leur apprentissage n’auront même pas de métier.

(Simone Weil, Attente de Dieu, 1942)

D’autres extraits après le saut (voir aussi Découvertes tardives sur mon autre blogue).
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Seuls les enfants savent lire (Michel Zink)

Au fond, j’avais beau ne rien comprendre, je comprenais tout. C’est ainsi que les enfants lisent. Ils comprennent sans savoir qu’ils comprennent. Ils ont raison. Le lecteur doit accepter d’être dupe de ce qu’il lit, et non jouer au plus malin.

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Sur la méthodologie « Voix Haute »

(Réflexions consécutives à la lecture d’un billet sur Voces Paginarum: « Parole et écriture« .)

Si je suis entré, à la demande de Christian Jacomino, dans le CA de son association, ça a d’abord été par amitié mais si je n’avais profondément adhéré à l’activité de l’association et à sa méthode, je ne serai pas resté. Pourtant lorsque je lis les explications que donne Christian de sa méthodologie, l’explicitation de ses présupposés théoriques, je me trouve assez radicalement en désaccord. Et pourtant il n’en résulte aucune réserve à l’égard de l’activité elle-même. Si j’essaie de m’expliquer cette contradiction, je trouve que je comprends la pratique de VH de façon très différente de ce que le fait, au moins explicitement, son inventeur.

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« Pouvoir et persuasion… » / Peter Brown (2. paideia)

(Un post qui était resté à l’état de brouillon depuis le mois de mai! Comme je ne sais pas quand j’aurais l’occasion de revenir sur livre de Peter Brown, je le poste tel quel.

Pouvoir et persuasion dans l’Antiquité tardive: vers un Empire chrétien / Peter Brown, trad. Pierre Chuvin.- Paris: Le Seuil, 1998 (1992)

Chap. 2: La paideia et le pouvoir.

« Vêtus d’une petite toge, les cheveux impeccablement coiffés », les garçons déclamaient sur des thèmes classiques. La rhétorique était considérée comme l’antichambre de la vie publique, à tel point que la classe de Libanius n’était séparée du conseil municipal que par un étroit couloir. Aux périodes de crise, les hurlements des notables désespérés servaient de fond sonore à son enseignement.

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Les controverses françaises sur l’école: la schizophrénie républicaine / Michel Fabre

EF Vol. 30:1:03:

ce n’est pas en se bornant à célébrer la valeur inestimable du patrimoine culturel, ni du reste en se livrant aux incantations d’une pédagogie des motivations, que l’on redonnera sens au savoir scolaire. En lieu et place d’un tel travail épistémologique qui se poursuit d’ailleurs au sein des sciences de l’éducation, la rhétorique républicaine dénonce tout allègement des programmes scolaires avec les mots de l’avare protégeant sa cassette. Mais à quoi bon dénoncer le savoir marchandise du libéralisme si c’est pour en faire un trésor ? N’est-ce pas le fétichiser d’une autre manière ? Bachelard (1970) dénonçait déjà cette « âme professorale » toute fière de son dogmatisme et crispée sur ses titres de propriété chèrement acquis par « les succès scolaires de sa jeunesse ».

(En complément d’un billet sur « Cerca blogue! ». Extraits après le saut.)

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Lecture: pour dépasser la querelle / Christian Montelle

LECTURE : POUR DÉPASSER LA QUERELLE / Christian Montelle (moncri@wanadoo.fr)La Parole contre l’échec scolaire/La haute langue orale, l’Harmattan, 2005

(Envoyé en commentaire au billet de Cerca blogue! : « Lecture et tradition orale ».)

Si vous ne reconnaissez ni ne comprenez un mot en l’entendant, vous ne le comprendrez pas en le lisant.

(Sticht, T.G.: Auding and reading : A developmental model. 1975).

Une querelle déchire l’école depuis des décennies : faut-il privilégier le signe ou le sens lors de l’apprentissage de la lecture ? Le ministre a tranché : tout enseignant devra privilégier le code graphémique et proscrire la globale ou la semi-globale, sous peine d’encourir les plus redoutables sanctions. Cette bulle papale aussi étonnante qu’impérieuse risque de brouiller encore un peu plus le problème de la lecture, corrélé à celui de l’échec, et de retarder la généralisation d’approches efficaces, en focalisant les regards sur un objet strictement polémique et non déterminant. Les adversaires ( ? !) ferraillent pour la conquête d’une place vide !
Je voudrais évoquer d’autres aspects souvent méconnus dans sept présentations très courtes que j’étaie dans le chapitre II de l’ouvrage cité en référence.

(la suite après le saut…)

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Les insectes écriture (Ossip Mandelstam)

Voyage en Arménie / Ossip Mandelstam. (Trad. de Louis Bruzon, revue par André du Bouchet.- Mercure de France, 2005.):

A l’extrémité du champ détrempé, un phare dans la distance faisait tourner son diamant têt.
Et, tout d’un coup, je ne sais comment, m’est apparue la volte de mort, la danse nuptiale des insectes phosphorescents. A première vue, on eût dit que venaient de s’allumer des bouts divagants, et à peine perceptibles, de cigarettes excessivement fines, mais leurs paraphes étaient par trop audacieux, libres, désinvoltes.
Le diable seul sait où le vent les emportait!
A y voir de plus près: éphémères, survoltés, délirants, se convulsent, déchiffrent, absorbent la ténébreuse lecture prescrite du moment.
Notre grand corps volumineux se réduit en poussière exactement de la même façon, et notre activité se convertira en simple déchaînement de signaux si, après nous, nous ne laissons aucune preuve substantielle de notre existence.
Il est effrayant de vivre dans un monde constitué uniquement d’exclamations et d’apostrophes!

En parallèle au beau texte que CJ a mis en ligne sur son site dimanche dernier (extrait après le saut).

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Claudel sur l’innovation en science et en pédagogie

Une (longue) citation volée à Jean-François Vincent dans les commentaires du Figoblog (faut aller voir le contexte, c’est savoureux, du moins pour les bibliothécaires):

On ne peut pas rester éternellement confit dans la même confiture!
(…)
Du nouveau, mais qui soit la suite légitime de notre passé. Du nouveau et non pas de l’étranger. Du nouveau qui soit le développement de notre site naturel.
Du nouveau encore un coup, mais qui soit exactement semblable à l’ancien!

(Claudel. Le Soulier de satin, Troisième journée scène II.)

La citation complète après le saut…

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léiw alleguër…

Il y a deux mois, je pointais, dans un billet sur Claude Hagège, une erreur assez grosse commise par l’éminent linguiste. Claude Hagège faisait du moyen-francique mosellan, « première langue de France », une langue moribonde et en voie de disparition. Je relevais que loin d’être moribond, ce dialecte (plutôt que langue), à savoir le dialecte luxembourgeois, était en train d’acquérir un vrai satut de langue en tant que langue officielle de l’Etat luxembourgeois (avec l’allemand et le français).
C’est avec une jubilation non maîtrisée que je découvre un blogue en lëtzebuergesch: egalwaat.lu, et que je le découvre lié depuis Boing-Boing!
Ce qui tombe assez bien: j’ai mis ce matin un commentaire sur voix-haute. Christian insistait sur ce qu’il appelle la façon naturelle d’apprendre: « Nous apprenons la langue maternelle de façon naturelle, sans avoir besoin de faire aucun effort, sans y penser et sans même nous en apercevoir. » écrit-il. Or dans un article lu cet été, et dont la convergence de certaines thèses (celles concernant la lecture silencieuse) avec les positions de Christian, m’avait frappé alors, Ivan Illich fait de la « langue maternelle » une invention cléricalo-carolingienne qui s’oppose à l’apprentissage vernaculaire de la langue (il faut bien prendre garde pour comprendre les propositions d’Illich à cet usage contr’intuitif du terme « langue maternelle » / « mother tongue »: pour lui la langue maternelle, par opposition au patrius sermo qui est la langue de la famille). La langue apprise vernaculairement, « naturellement » étant bien entendu la langue vernaculaire.
Je me suis demandé ce qu’il se passait lorsque la langue « maternelle enseignée », selon Illich, se vernacularisait (dans la mesure où certaines caractéristiques essentielles et de nature linguistique séparent les vernaculaires des langues nationales), c’est-à-dire lorsque la langue nationale enseignée contre les vernaculaires (les dialectes, les patois…) est devenue la langue naturelle de la génération engendrante. Peut-on considérer, comme le fait Christian, que la situation vernaculaire, naturelle, est alors restaurée? Pour Illich, au contraire, c’est encore pire: les parents ont pris le relais des fonctionnaires enseignants: « de plus en plus la langue maternelle est enseignée non par des agents rétribués à cet effet mais par les parents, à titre gratuit. Ces derniers privent leurs enfants de leur dernière possibilité d’écouter des adultes qui ont quelque chose à se dire. »

Je ne veux pas dire ici qu’Illich a le dernier mot dans cette histoire. Il y a beaucoup de choses dans cet article qui me semblent inexactes ou contestables mais il y a dans ce texte un certain nombre d’observations qui m’apparaissent à la fois justes et peu souvent notéesou prises en compte. A commencer par celle rapportée ci-dessus: que les parents se comportent souvent, s’agissant de la langue, à l’égard de leurs enfants comme des éducateurs, s’appliquant à leur apprendre à (bien) parler au lieu de leur transmettre la langue à la manière vernaculaire, c’est-à-dire par l’exemple et en les tenant dans un bain linguistique d’autant plus enrichissant que la langue employée l’est avec le plus de soin des intérêts du locuteur (et non de l’enfant). Et comme ces observations pertinentes sont prises en système, quelque soit l’aversion que je peux ressentir à l’égard de la technophobie d’Illich, elles sollicitent la réflexion.

En commentaire aux extraits que je fis d’Illich et à propos de ce dernier (concernant la pratique linguistique « enseignante » des parents), Bridgetoun s’étonnait: « je ne comprends pas le dernier passage (…) depuis plusieurs siècles pour nous la langue vernaculaire et la langue enseignée, la langue reçue des parents et la langue enseignée est la même. » Dans la réponse que je lui fis, j’insistais sur ce qui me trottait alors par la tête, à savoir le souvenir qui me restait d’avoir assisté à cette pratique pédagogique parentale (et d’ailleurs ici plus haut je ne fais que recopier ce que j’écrivis alors) et la contestation par Illich que des pratiques non marchandes comme celle de ces parents puissent en rien constituer une alternative au système de la production marchande. Du coup je négligeais ce qui était le principal du commentaire de B., à savoir ce qui fait l’objet de la rumination présente: l’identité supposée de la langue vernaculaire parentale et de la langue enseignée.

(à suivre)

Vernacular Values: The Imposition of Taught Mother Tongue / Illich (1980)

Traduction de Maud Sissung (Oeuvres complètes, vol 2.- Fayard, 2005):

pp. 134-5.- la définition des besoins en termes d’apports extérieurs professionnellement définis dans le secteur des services précède d’un millénaire la production industrielle de produits de base universellement indispensables.
[…] les idéologies de l’ère industrielle plongent leurs racines dans la prime renaissance carolingienne. L’idée qu’il n’y a pas de salut sans services individuels fournis par des professionnels au nom d’une mère Eglise institutionnelle est une de ces phases restées jusqu’ici inaperçues, sans lesquelles notre époque serait impensable.

p. 156.- Le vernaculaire, par opposition au langage savant, spécialisé – le latin pour l’Eglise, le francique pour la cour -, était aussi évident dans sa variété que le goût des vins et des plats locaux, les formes des maisons et des outils agricoles, jusqu’au XIe siècle. C’est à ce moment, assez subitement, qu’apparaît l’expression langue maternelle.

p. 159.- La dépendance à l’égard de la langue maternelle enseignée peut être prise comme le paradigme de toutes les autres dépendances typiques des humains dans cet âge des besoins définis par la marchandise.

p. 162.- Le langage quotidien enseigné est sans précédent dans les cultures préindustrielles. La dépendance actuelle à l’égard de professeurs rétribués et de modèles pour l’acquisition du parler ordinaire est une caractéristique unique de l’économie industrielle au même titre que la dépendance à l’égard des combustibles fossiles. […] On peut à bon droit dire que, contrairement au vernaculaire, le langage capitalisé résulte de la production.

p. 168.- Le statut commercial de la langue maternelle enseignée, qu’on l’appelle langue nationale, expression littéraire ou langage de la télévision, repose largement sur des axiomes admis sans examen […]:

  • l’imprimerie implique une formulation normalisée;
  • les livres écrits dans la langue qui prime ne peuvent pas être lus facilement par ceux qui n’ont pas reçu l’enseignement de cette langue;
  • la lecture est , par sa nature, une activité muette qui devrait habituellement être conduite de façon privée;
  • faire s’exercer la capacité universelle de lire quelques phrases et de les copier par écrit augmente l’accès d’une population au contenu des bibliothèques.

Voilà, parmi d’autres, quelques arguments illusoires qui concourent à renforcer la position des enseignants, la vente des rotatives, le classement des gens sur une échelle des valeurs en fonction de leur code linguistique, et, jusqu’à présent, l’augmentation du PNB.

p. 171.- Jusqu’à présent, toute tentative pour substituer une marchandise universelle à une valeur vernaculaire a débouché non sur l’égalité mais sur une modernisation hiérarchisée de la pauvreté.

pp. 172-3.- de plus en plus la langue maternelle est enseignée non par des agents rétribués à cet effet mais par les parents, à titre gratuit. Ces derniers privent leurs enfants de leur dernière possibilité d’écouter des adultes qui ont quelque chose à se dire.
[…]
Pour le parent professionnel, qui engendre des enfants en tant qu’amant professionnel, qui offre bénévolement ses conseils semi-professionnels aux organisations de son quartier, la distinction entre sa contribution gratuite à la société gérée et ce qui pourrait être, par contraste, le rétablissement de domaines vernaculaires demeure incompréhensible.

Plus d’extraits (en anglais) infra. Lire la suite