À propos d’un Nobel | Entendre et comprendre la poésie

Moulins à paroles (M@P)

Lorsque je me trouve près de quelqu’un, surtout lorsque c’est la première fois que je rencontre cette personne, et que nous conversons, il me semble que je ne vois pas bien son visage, que celui-ci m’apparait de manière confuse, dans un halo. Si bien que, si je la rencontre de nouveau, ne fût-ce que quelques jours plus tard, le risque est grand que je ne la reconnaisse pas. Et cette personne en sera alors fâchée, comme si la première fois que nous nous sommes vus, je n’avais pas fait bien attention à elle, je l’avais négligée, alors que c’est au contraire quelque chose de l’ordre de l’émotion, de la pudeur, et peut-être de l’amour, qui m’a empêché de mieux la voir, ou de mieux la regarder. Comme si son visage avait été un soleil qui m’avait ébloui. Dans les représentations qu’on donne de Méduse, son visage, dont on sait qu’il a le pouvoir…

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Nietzsche: la chanson populaire

Friedrich_Nietzsche-1872… toute époque féconde en chansons populaires fut aussi au plus haut point tourmentée par des agitations et des entraînements dionysiens[1] que nous devons toujours considérer comme cause latente et condition préala­ble de la chanson populaire.

Mais la chanson populaire nous apparaît avant tout comme miroir musical du monde, comme mé­lodie primordiale qui se cherche une image de rêve parallèle et exprime celle-ci dans le poème. La « mé­lodie est donc la matière première et universelle » qui, à cause de cela, peut aussi subir des objectivations diverses en des textes différents. Aussi est-elle, pour le sentiment naïf du peuple, l’élément prépondérant, essentiel et nécessaire. De sa pro­pre substance, la mélodie engendre le poème, et sans cesse elle recommence ; la « forme en couplets de la chanson populaire » ne signifie pas autre chose…

Naissance de la Tragédie, §6 (cité par Charles-Albert Cingria, La Civilisation de Saint-Gall, OC, II, p. 189)

[1] Cingria commente: « Il n’y a pas de meilleur exemple à notre époque – pas celle de Nietzsche, la nôtre – que l’art anglo-nègre d’Amérique. »

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Dans le cabinet d’un homme de lettres (fragment de journal)

Dans le cabinet d’un homme de lettres: pratiques lettrées dans l’Égypte byzantine, d’après le dossier de Dioscore d’Aphrodite / Jean-Luc Fournet (in: Jacob, Christian (dir.). Des Alexandries II. Paris: Bibliothèque nationale de France, 2003.)

Lundi 28 avril

J’ai fini l’article jeudi ou vendredi. J’en retiens le positionnement de la littérature classique: pratique de la littérature (sur un corpus extrêmement restreint – à se demander si le fonds trouvé est vraiment représentatif de ce qu’était la bibliothèque du lettré en général et de Dioscore en particulier) en liaison étroite avec la pratique pédagogique d’un côté et la pratique « documentaire » (notariale et juridique) de l’autre.

p. 85: Voilà qui dénote une société imbue de culture, dans laquelle l’action administrative, politique ou même privée ne se conçoit pas sans les belles-lettres et particulièrement la poésie, mode d’expression idéalisé. Cela traduit, en même temps, selon une tendance qui n’est pas propre à l’époque byzantine mais se renforce alors, une conception fonctionnaliste de la culture littéraire, qui est récupérée, instrumentalisée à tous les niveaux (le maître d’école, le lecteur dans sa bibliothèque, le poète-rhéteur ou le notaire-fonctionnaire) et qui, aux antipodes du ludisme ou de la gratuité artistiques, est au service de l’action publique ou privée.

Voir la fin de l’article qui fait bien la synthèse des enjeux théoriques. Parle en particulier de « littérarisation » du document (« document » est à prendre au sens de document administratif, etc., opposé à « texte »(littéraire)): inclusion d’éléments de culture littéraire, par le lexique, voire emploi de formes homériques archaïques, dans le document, pétition en particulier, et de « documentarisation » de la littérature: par exemple envoi de poèmes joints à des pétitions.

p. 68: On voit qu’une bibliothèque antique n’est pas forcément un lieu de délicates jouissances littéraires ou intellectuelles, mais le conservatoire d’ouvrages de référence destinés à servir.

(voir aussi)

éthopées

Une chose qui me fait songer en passant: Fournet voit dans la composition, sous forme de courts poèmes, d’éthopées autour d’Achille, l’attestation que Dioscore a exercé une activité de grammatikos et de la proximité entre la fonction pédagogique et la fonction littéraire. L’éthopée est un exercice rhétorique, scolaire, un progymnasmaton où l’on imagine les paroles d’un personnage dans une situation particulière de manière à exprimer le caractère propre dudit personnage (« Quelles paroles prononcerait Achille mourant par la faute de Polyxène? »). Il y a chez Proust (retrouver où) le reflet de tels exercices dans l’enseignement secondaire à la fin du 19e s. (et on en trouverait sans doute des attestations beaucoup plus récentes). L’éthopée empruntera alors ses personnages plus volontiers au théâtre français classique (« Imaginez les paroles de Phèdre…? » – retrouver l’exemple proustien). Ce qui me frappe, c’est d’une part l’ancienneté de l’exercice (mais attention, la pratique ne s’est pas continuée sans interruption depuis l’Antiquité grecque, sa reprise est sans doute un des éléments de ce phénomène extraordinaire qu’a été la Renaissance, phénomène dont Henri-Jean Martin disait jadis à son séminaire qu’il résistait à la compréhension, compréhension dont les conditions semblent s’éloigner de nous chaque jour un peu plus), je ne sais pas trop s’il faut voir dans la comparaison Achille vs. Ulysse de l’Hippias mineur (à vérifier) soit l’un des plus anciens dialogues de Platon, l’attestation de tels progymnasmata ou la préhistoire de ceux-ci (faudrait revoir dans Marrou), l’ancienneté de l’exercice, donc, et d’autre part combien aujourd’hui il est radicalement étranger à notre conception de l’éducation, combien rapidement il est devenu exotique.

Ponchettes

Et je pense aux filets des Ponchettes. Pendant toute mon enfance, le rivage des Ponchettes, au bout de la Promenade des Anglais, sous la colline du Château, était couvert de barques et de filets de pêche, étalés sur les embanquements pour être inspectés et ravaudés par les pêcheurs, retour de leur sortie matinale. Jusqu’au 19e siècle, Nice n’avait pas d’autre port que ce bout de plage, entre l’embouchure du Paillon et les « petites pointes » que faisait l’avancée du rocher sur la mer. Ainsi pendant plus de 2 millénaires, depuis que des Grecs Massaliotes s’établirent ici, au 6e siècle avant l’ère commune, des barques étaient hélées sur ce rivage et des filets étalés sur ses embanquements et cela cessa avec mon enfance, dans les années 60. (Ecrit de ma chambre d’hôtel, qui ne donne pas vers le Vieux Port, pour une fois, mais sur la rue Sainte, et la Bonne Mère veille, de derrière un coin d’immeuble, sur mon lit, illuminée comme une chasse.)

Nuit d’hiver en captivité

Tout au long de la nuit, enfermé dans la ville, fortifiée en ruines,
A mesure qu’avancent les veilles, je sens s’accroître mon dépit,
Les étoiles filantes tracent au ciel des chemins rouges;
La lune qui se lève illumine une moitié de la montagne.

On n’entend pas d’abois de chiens dans les villages,
Mais seulement la voix des bêtes sauvages.
Sur mon lit de chagrin, quand j’arrive à dormir,
Sans cesse les rêves m’éveillent en sursaut.

(Pièce anonyme tirée d’un manuscrit de Dunhuang, 8e siècle, publié par Paul Demiéville dans Le Concile de Lhasa, Paris, 1952, p. 323.)