Wittgenstein: « un mince rocher entouré de précipices… »

Ludwig Wittgenstein en vacances (1936)

Carnets de Cambridge et de Skjolden: 1930-1932, 1936-1937, trad. de l’all. par Jean-Pierre Cometti. – Puf, 1999.

p.90 [140]

Mutile complètement un homme, coupe-lui bras & jambes nez & oreilles, & puis vois ce qu’il reste de son respect de soi-même & de sa dignité & jusqu’à quel point les concepts qu’il a de ces choses sont encore les mêmes. Nous n’imaginons absolument pas combien ces concepts dépendent de l’état habituel, normal, de notre corps. Qu’advient-il d’eux lorsque nous sommes traînés au moyen d’un anneau passé dans nos langues et traînés à la laisse? Que reste-t-il encore alors d’un homme en lui? Dans quel état sombre un tel homme? Nous ne savons pas que nous nous trouvons sur un mince rocher élevé, & entouré de précipices où tout apparaît entièrement différent.

Paul-Louis Courier: « Comment gouverner après cela? » (Tachitypie)

Paul-Louis Courier: Pamphlets politiques et littéraires

Courier, Paul-Louis, et Armand Carrel, Pamphlets politiques et littéraires de Paul-Louis Courier. (Paris: Paulin, 1831).

On mande de Berlin que le docteur Kirkausen, fameux mathématicien, a depuis peu imaginé de nouveaux caractères, une nouvelle presse maniable, légère, mobile, portative, à mettre dans la poche, expéditive surtout, et dont l’usage est tel, qu’on écrit comme on parle, aussi vite, aisément: c’est une tachitypie. On peut, dans un salon, sans que personne s’en doute, imprimer tout ce qui se dit, et, sur le lieu même, tirer à mille exemplaires toute la conversation, à mesure que les acteurs parlent. Lire la suite

Michel Foucault: l’obscurité comme envers de la terreur

Une archive de 1977 diffusée dans la nuit de dimanche à lundi:

« L’obscurité me paraît être l’envers de la terreur. L’espèce de terreur qui a régné, qui règne encore maintenant dans les milieux politico-intellectuels, de Paris surtout, la terreur est quelque chose de complètement malsain, on peut parfaitement n’être pas d’accord avec quelqu’un, le critiquer, analyser pourquoi il dit ça sans le dénoncer […] Alors abolissons la dénonciation mais renonçons à l’obscurité. »

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Deux rêves: l’amnésique et le charlatan

La Fabrique cercamondine

L’amnésique

Elles sont plusieurs jeunes filles en fleurs, sur la courbe du pont au-dessus de la gare. Il regarde l’une en s’approchant, qui a la face ronde et parfaitement belle mais comme il s’approche encore, c’est le visage de sa voisine de droite qui attire ses regards, celle-là qui est la dernière du groupe de ce côté et qui s’appuie à la rambarde du pont. Elle qui a habituellement les cheveux frisés les a ici lissés et elle a un peu de rouge aux joues. Il approche son visage de celui de la jeune fille, encore, et caressant légèrement la joue, il dit:
– Comme tu es jolie!
Elle alors, sur le ton du reproche tendre et vif et de la tristesse ombrageuse:
– Je ne suis pas « jolie », je suis ta maîtresse depuis une heure! Est-ce ainsi qu’on parle à sa maîtresse nouvelle?
C’est donc cela, et pourquoi ses…

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Borges: la lecture comme expérience

(contre la partition entre « vie réelle » et « vie imaginaire »…)

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Original Mythologies: interviews by Richard Burgin, from Conversations with Jorge Luis Borges (in Jorge Luis Borges: The Last Interview, p.35 / 361 & p.37 / 389

BURGIN: Vos écrits, depuis le premier, ont-ils eu leur source dans d’autres livres?

BORGES: Oui, c’est vrai. Et bien, parce que je pense que lire un livre n’est pas moins une expérience que de voyager ou de tomber amoureux. Je pense que lire Berkeley ou Shaw ou Emerson, ce sont des expériences pour moi aussi réelles que de voir Londres, par exemple. Bien sûr, j’ai vu Londres à travers Dickens et à travers Chesterton et à travers Stevenson, n’est-ce pas? Beaucoup peuvent penser à la vie réelle d’un côté, ça veut dire mal aux dents, mal à la tête, voyages etc., et de l’autre côté vous avez la vie imaginaire et la fantaisie et ça veut dire les arts. Mais je ne crois pas que cette distinction tienne la route. Je pense que tout fait partie de la vie.

(…)

BORGES: … ce fut Pierre Menard, la première histoire que j’ai écrite. Mais ce n’est pas complètement une histoire… c’est une sorte d’essai, et puis je pense que dans cette histoire, vous éprouvez une impression de fatigue et de scepticisme, non? Parce que vous voyez Menard comme arrivant à la fin d’une très longue période littéraire, et il en arrive au moment où il trouve qu’il ne veut pas encombrer le monde avec plus de livres. Et qu’il, bien que son destin soit d’être un écrivain, ne recherche pas la renommée. Il écrit pour lui-même et il décide de faire quelque chose de très, très discret, il va réécrire un livre qui est déjà là, et bien là, Don Quichotte. Et alors, bien sûr, cette histoire contient l’idée (…) que chaque fois qu’un livre est lu ou relu, alors quelque chose arrive au livre.

BURGIN: Il est modifié.

BORGES: Oui, modifié, et chaque fois que vous le lisez, c’est réellement une nouvelle expérience.

(ma traduction, le texte original en anglais après le saut…)

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« cogiter » (Jean-Baptiste Brenet)

Andrea di Bonaiuto: Averroè

Jean-Baptiste Brenet: « Je fantasme », 1er chapitre: « L’acte perdu »:

(Au tout début de son livre, Jean-Baptiste Brenet nous offre un concept, pas un concept nouveau mais un concept oublié, pourtant terriblement utile, au moins tel que via Averroès il le précise: entre imagination et pensée, la cogitation.)

Que fait-il, Averroès ?

Que fait-il, le coude sur un livre et le menton dans la main ?

Il cogite.

Si un Latin parlait, c’est ainsi qu’il dirait  : hic homo cogitat. On voudrait comprendre ce que cela signifie, et recèle. La modernité l’ignore, l’a oublié, peut-être l’a recouvert. Sauf en quelques formules, des idiotismes, de l’argot, un peu de poésie, elle n’a depuis longtemps plus qu’un mot, celui de pensée. Cogito ergo sum ? Je pense, donc je suis. Que suis-je ? Une res cogitans, une chose qui pense.

On le répète, mais c’est flou, et trompeur aussi. Car on pourrait fondre cette pensée dans la conception et l’y réduire. L’homme sent, puis imagine, et à titre d’homme enfin « pense  » ou conçoit, c’est-à-dire produit et combine des notions générales, des concepts. Or cela, ce n’est pas « cogiter ».

Qu’on suive ici les nuances scolastiques…

(…)

La cogitation n’est pas l’effet terminal de l’intellect, mais un produit de l’imagination sous-jacente, un acte subjectif du pouvoir des imagines ou, pris comme synonymes, des phantasmata. Elle ne consiste pas à concevoir, ni à « penser », vaguement. L’équation médiévale à raviver est autrement précise, et en un sens, spectaculaire. Je cogite veut dire : je fantasme.

Qui l’a posé ? En premier, les maîtres de la philosophie arabe, héritiers de la dianoia grecque et théoriciens d’un psychisme nouveau où le cerveau (…) devenait via les images le substrat-agent de tout acte mental antérieur à l’intellectualité.

Les Arabes, qui parlent de fikr, puis les Latins, en ont affiné les fonctions, les possibilités, les vertus, comme si la vie réelle se jouait là, dans ce royaume intermédiaire inédit, ce tiers état composé de représentations flottantes, à mi-chemin, ni senties ni conçues, et que l’homme, avant que d’être raisonnable, était par ses fantasmes l’animal cogitant.

Cette cogitation, de fait, ils la repèrent partout.

Le philosophe pensif, qui médite, qui réfléchit ? Il cogite. Le rêvasseur, qui songe ? Il cogite. Le prophète, l’amoureux, le mélancolique, le fou ? Ils cogitent aussi. L’homme prudent, celui qui juge, le prince, l’imam, le prêtre ? Même chose.

Les médiévaux la retrouvent partout, mais quant à sa valeur, ils hésitent. Ainsi fait Avicenne. Citant le Coran, il soutient de ce cogiter qu’il n’est en soi « ni de l’Est, ni de l’Ouest », et que l’individu qui l’opère est un passeur entre deux rives : celle où la lumière de la rationalité pointe, s’épand, puis celle, opposée, où elle sombre et s’éteint. Cogito ergo… ? La conclusion est tremblante, fatalement. Si tout se joue là, dans une manière de fantasmer, la cogitation est équivoque, en balance, comme la puissance de la marche dans le pied de l’enfant…

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Zohar: « mâle et femelle »

Zohar, I 49b-50 a.

(extraits du Zohar présentés et choisis présentés par Gershom Scholem in Le Zohar, Le Livre de la Splendeur. Trad. par Édith Ochs, Éd. du Seuil, Paris, 1980 p. 34-36)

Rabbi Siméon se rendait un jour à Tibériade; avec lui étaient Rabbi Yossé, Rabbi Yéhouda et Rabbi Hiyya. Sur la route, venant vers eux, ils rencontrèrent Rabbi Pinhas. Ils mirent tous pied à terre et s’assirent sur le flanc de la montagne, sous un arbre. Rabbi Pinhas dit:

Puisque nous sommes assis, j’aimerais entendre quelques-unes de ces idées merveilleuses que tu as l’habitude d’exposer chaque jour.

Alors Rabbi Siméon parla, commençant par citer le texte : « Et il poursuivit ses pérégrinations, depuis le midi, jusqu’à Bethel et Aï. » (Gen. xii, 3). Il dit : Nous nous serions attendus ici à lire « sa pérégrination » mais il est écrit « ses pérégrinations », ce qui nous indique que, dans sa pérégrination, il est accompagné par la Shekhina, la Présence divine. Il incombe à l’homme d’être « mâle et femelle » toujours, afin que sa foi puisse rester inébranlable et que la Présence divine ne l’abandonne jamais. Tu pourrais demander : qu’en est-il de l’homme qui part en voyage et qui, loin de sa femme, cesse d’être « mâle et femelle »? Cet homme, avant de se mettre en route, alors qu’il est encore mâle et femelle doit prier Dieu pour attirer à lui la Présence de son Maître. Quand il a prié et rendu grâces, tandis que repose sur lui la Présence divine, alors il peut partir car, grâce à son union avec la Présence divine, il est à présent mâle et femelle dans la campagne de même qu’il était mâle et femelle dans la ville, car il est écrit : « La justice (tzedek, féminin de tzaddik, le « juste ») marche au-devant de lui et trace la route devant ses pas » (Psaume lxxxv, 14).

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