Deux rêves: l’amnésique et le charlatan

La Fabrique cercamondine

L’amnésique

Elles sont plusieurs jeunes filles en fleurs, sur la courbe du pont au-dessus de la gare. Il regarde l’une en s’approchant, qui a la face ronde et parfaitement belle mais comme il s’approche encore, c’est le visage de sa voisine de droite qui attire ses regards, celle-là qui est la dernière du groupe de ce côté et qui s’appuie à la rambarde du pont. Elle qui a habituellement les cheveux frisés les a ici lissés et elle a un peu de rouge aux joues. Il approche son visage de celui de la jeune fille, encore, et caressant légèrement la joue, il dit:
– Comme tu es jolie!
Elle alors, sur le ton du reproche tendre et vif et de la tristesse ombrageuse:
– Je ne suis pas « jolie », je suis ta maîtresse depuis une heure! Est-ce ainsi qu’on parle à sa maîtresse nouvelle?
C’est donc cela, et pourquoi ses…

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Borges: la lecture comme expérience

(contre la partition entre « vie réelle » et « vie imaginaire »…)

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Original Mythologies: interviews by Richard Burgin, from Conversations with Jorge Luis Borges (in Jorge Luis Borges: The Last Interview, p.35 / 361 & p.37 / 389

BURGIN: Vos écrits, depuis le premier, ont-ils eu leur source dans d’autres livres?

BORGES: Oui, c’est vrai. Et bien, parce que je pense que lire un livre n’est pas moins une expérience que de voyager ou de tomber amoureux. Je pense que lire Berkeley ou Shaw ou Emerson, ce sont des expériences pour moi aussi réelles que de voir Londres, par exemple. Bien sûr, j’ai vu Londres à travers Dickens et à travers Chesterton et à travers Stevenson, n’est-ce pas? Beaucoup peuvent penser à la vie réelle d’un côté, ça veut dire mal aux dents, mal à la tête, voyages etc., et de l’autre côté vous avez la vie imaginaire et la fantaisie et ça veut dire les arts. Mais je ne crois pas que cette distinction tienne la route. Je pense que tout fait partie de la vie.

(…)

BORGES: … ce fut Pierre Menard, la première histoire que j’ai écrite. Mais ce n’est pas complètement une histoire… c’est une sorte d’essai, et puis je pense que dans cette histoire, vous éprouvez une impression de fatigue et de scepticisme, non? Parce que vous voyez Menard comme arrivant à la fin d’une très longue période littéraire, et il en arrive au moment où il trouve qu’il ne veut pas encombrer le monde avec plus de livres. Et qu’il, bien que son destin soit d’être un écrivain, ne recherche pas la renommée. Il écrit pour lui-même et il décide de faire quelque chose de très, très discret, il va réécrire un livre qui est déjà là, et bien là, Don Quichotte. Et alors, bien sûr, cette histoire contient l’idée (…) que chaque fois qu’un livre est lu ou relu, alors quelque chose arrive au livre.

BURGIN: Il est modifié.

BORGES: Oui, modifié, et chaque fois que vous le lisez, c’est réellement une nouvelle expérience.

(ma traduction, le texte original en anglais après le saut…)

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« cogiter » (Jean-Baptiste Brenet)

Andrea di Bonaiuto: Averroè

Jean-Baptiste Brenet: « Je fantasme », 1er chapitre: « L’acte perdu »:

(Au tout début de son livre, Jean-Baptiste Brenet nous offre un concept, pas un concept nouveau mais un concept oublié, pourtant terriblement utile, au moins tel que via Averroès il le précise: entre imagination et pensée, la cogitation.)

Que fait-il, Averroès ?

Que fait-il, le coude sur un livre et le menton dans la main ?

Il cogite.

Si un Latin parlait, c’est ainsi qu’il dirait  : hic homo cogitat. On voudrait comprendre ce que cela signifie, et recèle. La modernité l’ignore, l’a oublié, peut-être l’a recouvert. Sauf en quelques formules, des idiotismes, de l’argot, un peu de poésie, elle n’a depuis longtemps plus qu’un mot, celui de pensée. Cogito ergo sum ? Je pense, donc je suis. Que suis-je ? Une res cogitans, une chose qui pense.

On le répète, mais c’est flou, et trompeur aussi. Car on pourrait fondre cette pensée dans la conception et l’y réduire. L’homme sent, puis imagine, et à titre d’homme enfin « pense  » ou conçoit, c’est-à-dire produit et combine des notions générales, des concepts. Or cela, ce n’est pas « cogiter ».

Qu’on suive ici les nuances scolastiques…

(…)

La cogitation n’est pas l’effet terminal de l’intellect, mais un produit de l’imagination sous-jacente, un acte subjectif du pouvoir des imagines ou, pris comme synonymes, des phantasmata. Elle ne consiste pas à concevoir, ni à « penser », vaguement. L’équation médiévale à raviver est autrement précise, et en un sens, spectaculaire. Je cogite veut dire : je fantasme.

Qui l’a posé ? En premier, les maîtres de la philosophie arabe, héritiers de la dianoia grecque et théoriciens d’un psychisme nouveau où le cerveau (…) devenait via les images le substrat-agent de tout acte mental antérieur à l’intellectualité.

Les Arabes, qui parlent de fikr, puis les Latins, en ont affiné les fonctions, les possibilités, les vertus, comme si la vie réelle se jouait là, dans ce royaume intermédiaire inédit, ce tiers état composé de représentations flottantes, à mi-chemin, ni senties ni conçues, et que l’homme, avant que d’être raisonnable, était par ses fantasmes l’animal cogitant.

Cette cogitation, de fait, ils la repèrent partout.

Le philosophe pensif, qui médite, qui réfléchit ? Il cogite. Le rêvasseur, qui songe ? Il cogite. Le prophète, l’amoureux, le mélancolique, le fou ? Ils cogitent aussi. L’homme prudent, celui qui juge, le prince, l’imam, le prêtre ? Même chose.

Les médiévaux la retrouvent partout, mais quant à sa valeur, ils hésitent. Ainsi fait Avicenne. Citant le Coran, il soutient de ce cogiter qu’il n’est en soi « ni de l’Est, ni de l’Ouest », et que l’individu qui l’opère est un passeur entre deux rives : celle où la lumière de la rationalité pointe, s’épand, puis celle, opposée, où elle sombre et s’éteint. Cogito ergo… ? La conclusion est tremblante, fatalement. Si tout se joue là, dans une manière de fantasmer, la cogitation est équivoque, en balance, comme la puissance de la marche dans le pied de l’enfant…

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Zohar: « mâle et femelle »

Zohar, I 49b-50 a.

(extraits du Zohar présentés et choisis présentés par Gershom Scholem in Le Zohar, Le Livre de la Splendeur. Trad. par Édith Ochs, Éd. du Seuil, Paris, 1980 p. 34-36)

Rabbi Siméon se rendait un jour à Tibériade; avec lui étaient Rabbi Yossé, Rabbi Yéhouda et Rabbi Hiyya. Sur la route, venant vers eux, ils rencontrèrent Rabbi Pinhas. Ils mirent tous pied à terre et s’assirent sur le flanc de la montagne, sous un arbre. Rabbi Pinhas dit:

Puisque nous sommes assis, j’aimerais entendre quelques-unes de ces idées merveilleuses que tu as l’habitude d’exposer chaque jour.

Alors Rabbi Siméon parla, commençant par citer le texte : « Et il poursuivit ses pérégrinations, depuis le midi, jusqu’à Bethel et Aï. » (Gen. xii, 3). Il dit : Nous nous serions attendus ici à lire « sa pérégrination » mais il est écrit « ses pérégrinations », ce qui nous indique que, dans sa pérégrination, il est accompagné par la Shekhina, la Présence divine. Il incombe à l’homme d’être « mâle et femelle » toujours, afin que sa foi puisse rester inébranlable et que la Présence divine ne l’abandonne jamais. Tu pourrais demander : qu’en est-il de l’homme qui part en voyage et qui, loin de sa femme, cesse d’être « mâle et femelle »? Cet homme, avant de se mettre en route, alors qu’il est encore mâle et femelle doit prier Dieu pour attirer à lui la Présence de son Maître. Quand il a prié et rendu grâces, tandis que repose sur lui la Présence divine, alors il peut partir car, grâce à son union avec la Présence divine, il est à présent mâle et femelle dans la campagne de même qu’il était mâle et femelle dans la ville, car il est écrit : « La justice (tzedek, féminin de tzaddik, le « juste ») marche au-devant de lui et trace la route devant ses pas » (Psaume lxxxv, 14).

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Mémoire, Istanbul (sous la Süleymaniye)

La Fabrique cercamondine

Des villes, je les porte en moi comme des dessins, des maquettes, réductions ou algorithmes, prêtes à s’ouvrir sous mon regard aveugle, mon aveugle regard vers le dedans, vers ce grenier de ma mémoire où il avance comme dans le faisceau étroit d’une lampe torche parce qu’il n’y a jamais été installé d’électricité. Villes qui sont là, dans le grenier obscur de ma mémoire, en attente de lumière, lumière du souvenir et de l’effort.

C’est presque rien d’abord, une rue qui monte du quartier du port vers le sommet de la colline où trône[1] la mosquée de Soliman. Et de là la rue descend (oui je la descend à présent) longe d’abord les murs de pierres grises bien coupées qui enferment telles ou telles dépendances de la mosquée et puis des magasins, des magasins et des entrepôts, parce que la rue passe en dessous du Grand Marché, et sur la…

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Sebald (Austerlitz): un semblant de paix

Il nous faudrait, dit-il encore, établir un catalogue de nos constructions par ordre de taille et l’on comprendrait aussitôt que ce sont les bâtiments de l’architecture domestique classés en dessous des dimensions normales, la cabane dans le champ, l’ermitage, la maisonnette de l’éclusier, le belvédère, le pavillon des enfants au fond du jardin qui peuvent éventuellement nous procurer un semblant de paix, tandis que nulle personne sensée n’oserait jamais affirmer qu’elle trouve plaisante une énorme bâtisse comme le palais de justice de Bruxelles.

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Austerlitz (traduction Patrick Charbonneau, Actes Sud, 2002), p.25

Sebald (Austerlitz): parole, mémoire, écriture, langue

mrg | lettrure(s)

Austerlitz (traduction Patrick Charbonneau, Actes Sud, 2002)

parole

p. 18. J’ai d’emblée été étonné de la façon dont Austerlitz élaborait ses pensées en parlant, de voir comment à partir d’éléments en quelque sorte épars il parvenait à développer les phrases les plus équilibrées, comment, en transmettant oralement ses savoirs, il développait pas à pas une sorte de métaphysique de l’histoire et redonnait vie à la matière du souvenir.

mémoire

pp. 30/1. Même maintenant où je m’efforce de me souvenir, où j’ai repris le plan en forme de crabe de Breendonk et lis en légende les mots anciens bureau, imprimerie, baraquements, salle Jacques-Ochs, cachot, morgue, chambre des reliques et musée, l’obscurité ne se dissipe pas, elle ne fait que s’épaissir davantage si je songe combien peu nous sommes capables de retenir, si je songe à tout ce qui sombre dans l’oubli chaque fois qu’une vie s’éteint, si je songe que le…

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