Nora, Foucault, Sartre, une anecdote

Entretien entre Pierre Nora et Raphaël Enthoven sur France-Culture en mars 2008:

« Il est arrivé dans mon bureau au moment où j’éditais les Mots et les choses, et on avait mis à l’envers le fameux diagramme des savoirs auquel on ne comprenait rien. Il est arrivé, il s’est pris la tête entre les mains et je lui ai dit: « Mais écoutez, de toutes façons, si vous croyez que quelqu’un va le regarder et le lire, à l’endroit ou à l’envers, vous vous trompez. Alors…, je lui avais d’ailleurs raconté à ce propos l’histoire, célèbre depuis, de Sartre, de l’Être et le Néant… (…) 15 ans après la publication de l’ Être et le Néant, il y a un lecteur qui est venu réclamer à cause de la malfaçon de son livre où il manquait un cahier de 16 pages, puisque c’est par 16 pages qu’on fait les cahiers de livres, et on a regardé dans tous les autres, depuis le début il manquait ces seize pages. Personne ne s’en était aperçu, aucun lecteur et Sartre lui-même ne l’avais jamais remarqué. J’ai raconté cette histoire à Foucault et naturellement on riait de choses comme ça. On riait de tout, si j’ose dire, de la vanité du monde, de la sienne en particulier (…) il savait tellement bien ce qu’il faisait, il était tellement machiavélique (…) c’était un stratège à l’état pur. » (9:08)

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Quevedo (?), lettrure baroque (1626)

El Buscón, prologue:

Je te vois fort désireux, lecteur (ou auditeur : je pense aux aveugles qui ne peuvent lire), d’ouïr les gracieusetés de Don Pablos, prince de la vie friponne.
Tu trouveras ici tous genres de friponnerie — qui est je crois au goût des plus nombreux — : finesses, tromperies avec l’art et la manière — nés de l’oisiveté — de vivre de la fourbe. Tu en tireras bon profit si tu es attentif à la leçon, mais quand bien même tu n’en ferais rien. Eh bien, il te restera les sermons en chaire; je doute, en vérité, que personne achète des livres amusants pour fuir les appétits de sa nature dépravée. Enfin, qu’il en soit comme tu voudras; applaudis ce livre, il le mérite; et quand ses facéties te feront rire, loue l’esprit de qui a su déceler qu’il y a plus de plaisir à connaître des vies de gueux contées gaillardement que toute autre invention plus sérieuse.
Tu sais quel en est l’auteur; le prix du livre ne t’est pas inconnu puisque tu l’as chez toi, à moins que tu ne le feuillettes chez le libraire, pratique nuisible pour lui et qui se devrait proscrire avec la plus grande rigueur, car il est des pique-livres comme des pique-assiettes, et certains trouvent leur compte à lire en plusieurs fois et en plusieurs morceaux, quitte à coudre ensuite le tout ensemble, Et c’est grande pitié que ces mœurs car le pique-livres, par après, critique sans qu’il lui en ait coûté un rouge liard, poltronnerie bâtarde et misère à laquelle le Chevalier de la Tenaille n’a point songé.
Dieu te garde des mauvais livres, des sergents et des femmes blondes, quémandeuses et pleines de malice.
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L’amnésie infantile, les mots et les choses (César Aira)

Un adulte voit un oiseau voler, et son esprit immédiatement dit « oiseau ». L’enfant cependant voit quelque chose qui non seulement n’a pas de nom mais qui n’est même pas une chose sans nom: c’est (…) un continu sans limite qui participe de l’air, des arbres, de l’heure, du mouvement, de la température, de la voix de sa mère, de la couleur du ciel, de presque tout.

César Aira, A brick wall[1] : l’amnésie infantile[2] Lire la suite