Stefan Zweig: Vienne avant… (Le Monde d’hier: souvenirs d’un Européen, 1942)

La haine entre les pays, les peuples, les couches sociales ne s’étalait pas quotidiennement dans les journaux, elle ne divisait pas encore les hommes et les nations ; l’odieux instinct du troupeau, de la masse, n’avait pas encore la puissance répugnante qu’il a acquise depuis dans la vie publique ; la liberté d’action dans le privé allait de soi à un point qui serait à peine concevable aujourd’hui ; on ne méprisait pas la tolérance comme un signe de mollesse et de faiblesse, on la prisait très haut comme une force éthique.

Le Monde d'hier

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W. G. Sebald: Guerre aérienne et littérature (1997) – 3. Allemands

p. 38. Le réflexe quasi naturel, dicté par des sentiments de honte et de défi à l’égard des vainqueurs, était de se taire et de tourner le dos. Stig Dagerman, correspondant pour l’Allemagne du journal Expressen à l’automne 1946, écrit de Hambourg que durant un quart d’heure, entre Hasselbrook et Landwehr, il a traversé dans un train roulant à vitesse normale un paysage lunaire, et que dans cette contrée désolée, sans doute “l’un des champs de ruines les plus affreux de toute l’Europe”, il n’a pas aperçu âme qui vive. “Le train, écrit-il, était bondé, comme tous les trains allemands, mais personne ne regardait par la fenêtre.” Et l’on avait reconnu en lui l’étranger au fait que lui regardait dehors”. 512R2PW8EWL
(traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau)

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W. G. Sebald: Guerre aérienne et littérature (1997) – 2. la guerre aérienne

L’élaboration de la stratégie de la guerre aérienne dans sa monstrueuse complexité, la professionnalisation des équipages des bombardiers, transformés en “fonctionnaires formés à la guerre aérienne”, la recherche d’une solution pour régler le problème psychologique d’équipages dont il faut maintenir éveillé l’intérêt pour une mission abstraite, la mise au point d’un plan assurant la bonne marche d’une série d’opérations dans lesquelles “deux cents usines de taille moyenne” sont envoyées sur une ville, l’élaboration, aussi, d’une technique telle que l’impact des bombes provoque des incendies qui s’étendent en surface et déclenche des tempêtes de feu: tous ces aspects que Kluge aborde du point de vue des organisateurs font comprendre que la quantité de matière grise, de capital et de main-d’œuvre investie dans la planification était telle qu’au bout du compte, sous la pression du potentiel accumulé, la destruction devait nécessairement s’accomplir. Une preuve qu’elle était irréversible nous est donnée par une interview datant de 1952 du brigadier Frederick L. Anderson, de la 8e flotte aérienne américaine, par le reporter de Halberstadt Kunzert, interview que Kluge interpole dans son texte et où Anderson répond du point de vue de l’armée à la question : le raid sur la ville aurait-il pu être évité si un drapeau blanc confectionné avec six draps avait pu être hissé en temps utile ? Les explications d’Anderson se terminent par une constatation où se dévoile la part d’irrationnel inhérente, on le sait, à toute argumentation se voulant fondée en raison. Il attire l’attention sur le fait que les bombes embarquées, finalement, étaient “une marchandise chère”. “On ne peut tout de même pas les jeter sur les montagnes ou en rase campagne alors qu’à la maison, leur production a coûté beaucoup d’efforts.”

512R2PW8EWL(traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau) Lire la suite

W. G. Sebald: Guerre aérienne et littérature (1997) – 1. destruction

p. 35. En quelques minutes. sur une surface de quelque vingt kilomètres carrés, des incendies s’étaient déclarés partout, qui se rejoignirent si vite qu’un quart d’heure après le largage des premières bombes tout l’espace aérien, aussi loin qu’on pouvait voir, n’était qu’une mer de flammes. Et cinq minutes plus tard, à une heure vingt, un brasier s’éleva, d’une intensité que personne jusqu’alors n’aurait crue possible. Le feu qui montait maintenant à deux mille mètres dans le ciel aspirait l’oxygène avec une telle puissance que l’air déplacé avait la force d’un ouragan et bruissait comme de gigantesques orgues dont on aurait simultanément actionné tous les registres. L’incendie fit rage pendant trois heures. Au maximum de sa force, la tempête arracha les toits et les pignons des façades, fit tournoyer dans les airs et emporta poutres et panneaux d’affichage entiers, déracina les arbres et balaya les gens transformés en torches vivantes. Les flammes hautes comme des maisons jaillissaient des façades qui s’effondraient, se répandaient dans les rues comme un raz-de-marée à une vitesse de cent cinquante kilomètres-heure, tourbillonnaient en rythmes étranges sur les places et esplanades. Dans certains canaux, l’eau brûlait. Les vitres des wagons de tramway fondaient, les réserves de sucre bouillaient dans les caves des boulangeries. Ceux qui avaient fui leurs refuges s’enfonçaient, avec des contorsions grotesques, dans l’asphalte fondu qui éclatait en grosses bulles.

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(traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau)

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Mala 1

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La Fabrique cercamondine

Un été chaud, au ciel pâle, le frère et la sœur descendent sur la plage Mala. Nous descendons un après-midi de juillet qu’il fait très chaud et que l’air est salé avec l’odeur de la mer. On dit de la maison sur le cap, de la maison blanche sur pelouse verte qu’un tourniquet arrose /

Comme nous descendions l’escalier de ciment qui conduit de la route à la plage à travers une végétation épaisse, entre la voie ferrée et la plage, le tronçon de voie entre deux tunnels, sans gare, sinon la maisonnette contre la voie, aux contrevents clos, écaillée et poussiéreuse /

Comme nous descendions l’escalier de ciment à travers la végétation épaisse, presque tropicale, et il y a à gauche du stérile tronçon de voie ferrée, en rectangles juxtaposés, non séparés par des murs ni haies, des jardins de légumes sur un replat contre la voie au bord…

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Pâle soleil de printemps

La Fabrique cercamondine

Pâle soleil de printemps et la montagne
s’effondre envoie des pierres en
pluie tout autour de la véranda
fragments de montagne éclats de schiste
claquant
sur le toit rebondissant
sur le treillage de la véranda – pendant
ce si proche hiver
nous étions protégés par la tempête
un voile de neige était posé sur
la cage où nous nous étions enfermés
tes boucles étaient lourdes
et odorantes comme imprégnées de baume
qui dégringolaient le long
de ton visage sur le mien
ta bouche battait comme un oiseau
entre mes mains mais ton regard
ton visage sauvage tu étais l’Orient
sous le rideau de neige et sous
le lourd rideau de tes boucles
Indienne

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