The biggest threat to democracy? Your social media feed | World Economic Forum

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Re-création et usure de la mémoire / Borges

Original Mythologies: interviews by Richard Burgin, from Conversations with Jorge Luis Borges (in Jorge Luis Borges: The Last Interview, p.25 / 250[1]

… Je me souviens que mon père m’a dit une fois quelque chose quant à la mémoire, un chose très triste. Il m’a dit: « Je pensais que je pouvais me rappeler mon enfance, quand nous vînmes à Buenos Aires, mais à présent je sais que je ne le peux pas. » J’ai dit: « Pourquoi? ». Il a dit: « Parce que je pense que la mémoire » – je ne sais pas si c’était sa propre théorie, j’étais si impressionné que je ne lui ai pas demandé s’il l’avait découverte lui-même ou s’il l’avait seulement élaboré dessus – mais il a dit: « Je pense que si je me rappelle quelque chose, par exemple su aujourd’hui je me retourne vers ce matin, j’obtiens alors une image de ce que j’ai vu ce matin. Mais si cette nuit je repense à ce matin, ce que je rappellerai alors effectivement, ce ne sera pas la première image mais la première image dans la mémoire. De sorte que chaque fois que je rappelle quelque chose, je ne me la rappelle pas vraiment, je rappelle la dernière fois que je me la suis rappelée, je me rappelle le dernier souvenir de cette chose. De sorte qu’en réalité » dit-il « je n’ai aucun souvenir, je n’ai aucune image de mon enfance, de ma jeunesse. » Et ensuite il m’a donné une illustration de ça, avec une pile de pièces de monnaie. Il a mis une pièce au-dessus l’autre et il a dit: « Bien, maintenant la première pièce, la pièce du dessous, ce serait la première image, par exemple, de la maison de mon enfance. Maintenant la seconde pièce serait un souvenir que j’avais de cette maison lorsque je suis allé à Buenos Aires. Puis la troisième, un nouveau souvenir et ainsi de suite. Et comme dans chaque souvenir il y a une légère distorsion, je ne suppose pas que mon souvenir d’aujourd’hui corresponde beaucoup aux premières images que j’ai reçues, de sorte que » dit-il « j’essaie de ne pas penser aux choses du passé parce que si je le fais, je me souviendrai de ces souvenirs et non des véritables images elles-mêmes. »

(ma traduction, le passage original infra)

Jorge_Luis_Borges_(crop)

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Stefan Zweig: Vienne avant… (Le Monde d’hier: souvenirs d’un Européen, 1942)

La haine entre les pays, les peuples, les couches sociales ne s’étalait pas quotidiennement dans les journaux, elle ne divisait pas encore les hommes et les nations ; l’odieux instinct du troupeau, de la masse, n’avait pas encore la puissance répugnante qu’il a acquise depuis dans la vie publique ; la liberté d’action dans le privé allait de soi à un point qui serait à peine concevable aujourd’hui ; on ne méprisait pas la tolérance comme un signe de mollesse et de faiblesse, on la prisait très haut comme une force éthique.

Le Monde d'hier

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W. G. Sebald: Guerre aérienne et littérature (1997) – 3. Allemands

p. 38. Le réflexe quasi naturel, dicté par des sentiments de honte et de défi à l’égard des vainqueurs, était de se taire et de tourner le dos. Stig Dagerman, correspondant pour l’Allemagne du journal Expressen à l’automne 1946, écrit de Hambourg que durant un quart d’heure, entre Hasselbrook et Landwehr, il a traversé dans un train roulant à vitesse normale un paysage lunaire, et que dans cette contrée désolée, sans doute “l’un des champs de ruines les plus affreux de toute l’Europe”, il n’a pas aperçu âme qui vive. “Le train, écrit-il, était bondé, comme tous les trains allemands, mais personne ne regardait par la fenêtre.” Et l’on avait reconnu en lui l’étranger au fait que lui regardait dehors”. 512R2PW8EWL
(traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau)

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W. G. Sebald: Guerre aérienne et littérature (1997) – 2. la guerre aérienne

L’élaboration de la stratégie de la guerre aérienne dans sa monstrueuse complexité, la professionnalisation des équipages des bombardiers, transformés en “fonctionnaires formés à la guerre aérienne”, la recherche d’une solution pour régler le problème psychologique d’équipages dont il faut maintenir éveillé l’intérêt pour une mission abstraite, la mise au point d’un plan assurant la bonne marche d’une série d’opérations dans lesquelles “deux cents usines de taille moyenne” sont envoyées sur une ville, l’élaboration, aussi, d’une technique telle que l’impact des bombes provoque des incendies qui s’étendent en surface et déclenche des tempêtes de feu: tous ces aspects que Kluge aborde du point de vue des organisateurs font comprendre que la quantité de matière grise, de capital et de main-d’œuvre investie dans la planification était telle qu’au bout du compte, sous la pression du potentiel accumulé, la destruction devait nécessairement s’accomplir. Une preuve qu’elle était irréversible nous est donnée par une interview datant de 1952 du brigadier Frederick L. Anderson, de la 8e flotte aérienne américaine, par le reporter de Halberstadt Kunzert, interview que Kluge interpole dans son texte et où Anderson répond du point de vue de l’armée à la question : le raid sur la ville aurait-il pu être évité si un drapeau blanc confectionné avec six draps avait pu être hissé en temps utile ? Les explications d’Anderson se terminent par une constatation où se dévoile la part d’irrationnel inhérente, on le sait, à toute argumentation se voulant fondée en raison. Il attire l’attention sur le fait que les bombes embarquées, finalement, étaient “une marchandise chère”. “On ne peut tout de même pas les jeter sur les montagnes ou en rase campagne alors qu’à la maison, leur production a coûté beaucoup d’efforts.”

512R2PW8EWL(traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau) Lire la suite