Céder sur son désir

Jacques LACAN. Séminaire, livre VII : L’éthique de la psychanalyse.- Seuil, 1986.

368. Je propose que la seule chose dont on puisse être coupable, au moins dans la perspective analytique, c’est d’avoir cédé sur son désir.
(…)
Faire les choses au nom du bien, et plus encore au nom du bien de l’autre, voilà qui est bien loin de nous mettre à l’abri non seulement de la culpabilité mais de toutes sortes de catastrophes intérieures? En particulier, cela ne nous met certainement pas à l’abri de la névrose et de ses conséquences. Si l’analyse a un sens, le désir n’est rien d’autre que ce qui supporte le thème inconscient, l’articulation propre de ce qui nous fait nous enraciner dans une destinée particulière, laquelle exige avec insistance que la dette soit payée, et il revient, il retourne, et nous ramène toujours dans un certain sillage, dans le sillage de ce qui est proprement notre affaire.
(…)
Ce que j’appelle céder sur son désir s’accompagne toujours dans la destinée du sujet – vous l’observerez dans chaque cas, notez-en la dimension – de quelque trahison. Ou le sujet trahit sa voie, se trahit lui-même, et c’est sensible pour lui-même. Ou plus simplement, il tolère que quelqu’un avec qui il s’est plus ou moins voué à quelque chose ait trahi son attente, n’ait pas fait à son endroit ce que comportait le pacte – le pacte quel qu’il soit, faste ou néfaste, précaire, à courte vue, voire de révolte, voire de fuite, qu’importe.
Quelque chose se joue autour de la trahison, quand on la tolère, quand poussé par l’idée du bien – j’entends, du bien de celui qui a trahi à ce moment – on cède au point de rabattre ses propres prétentions, et de se dire – Eh bien puisque c’est comme ça, renonçons à notre perspective, ni l’un ni l’autre, mais sans doute pas moi, nous ne valons mieux, rentrons dans la voie ordinaire. Là, vous pouvez être sûr que se retrouve la structure qui s’appelle céder sur son désir.
Franchie cette limite où je vous ai lié en un même terme le mépris de l’autre et de soi-même, il n’y a pas de retour. Il peut s’agir de réparer, mais non pas de défaire.
(…)
Je vous ai articulé trois propositions.
La seule chose dont on puisse être coupable, c’est d’avoir cédé sur son désir.
Deuxièmement, la définition du héros – c’est celui qui peut impunément être trahi.
Troisièmement, ceci n’est point à la portée de tout le monde, et c’est la différence entre l’homme du commun et le héros, plus mystérieuse donc qu’on ne le croit. Pour l’homme du commun, la trahison, qui se produit presque toujours, a pour effet de le rejeter de façon décisive au service des biens, mais à cette condition qu’il ne retrouvera jamais ce qui l’oriente vraiment dans ce service.
Enfin, le champ des biens, naturellement ça existe, il ne s’agit pas de les nier, mais renversant la perspective je vous propose ceci, quatrième proposition – Il n’y a pas d’autre bien que ce qui peut servir à payer le prix de l’accès au désir – en tant que ce désir, nous l’avons défini ailleurs comme la métonymie de notre être.

3 réflexions sur “Céder sur son désir

  1. En quoi cet extrait fait-il, en fin de compte autre chose que de faire croire qu’il est indispensable de pratiquer une analyse pour accéder à la connaissance de son désir inconscient,et en quoi est -il autre chose qu’une expression d’une « éthique individualiste » passablement sommaire.

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  2. Je ne vois pas qu’il est dit ici qu’il est indispensable de pratiquer une analyse. En fait je ne vois pas qu’il y soit question d’analyse.

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  3. Au risque d’être caricatural, je comprends cette partie de phrase: « Il n’y a pas d’autre bien que ce qui peut servir à payer le prix de l’accès au désir » ainsi; c’est par la cure analytique qu’on peut avoir accès à son désir inconscient aussi, pour y avoir accès, cela vaut le coup de payer plein pot.Je ne suis pas un « anti-psychanalyse primaire » mais si on attache de l’importance à ce que dit ici Lacan de l’éthique et donc, d’une règle de vie qui pourrait empêcher les individus de se cogner indéfiniment aux murs de leurs souffrances, il serait souhaitable de sortir de la « préciosité équivoque » dans laquelle Lacan se complait et d’appeler enfin un chat un chat.

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