En marge des premiers carnets canadiens: « corps de monde »

Épreuves

C’est sur la rive nord du Saint-Laurent que sont les villes, les trois villes: Montréal, Trois-Rivières et Québec. L’autoroute de la rive sud, qui est le chemin le plus droit et le plus rapide vers le nord-est, traverse ainsi une plaine immense et sans ville. J’ai roulé une journée entière, d’abord avec le vieil homme qui m’avait accueilli à la descente d’avion, puis seul, et je n’ai pas rencontré de ville, jusqu’à ce que je sois arrivé à Rimouski, qui ne compte que quinze mille habitants (j’avais cherché à Nice sur un atlas et je m’étais renseigné). Nous avions commencé par traverser Montréal mais je n’en avais vu qu’un étalement de faubourgs à perte de vue et rien qui ressemblât à une ville. Le voyage a duré une journée pleine et c’est au tomber de la nuit, tandis que le ciel s’obscurcissait, que je suis arrivé dans le pays où…

Voir l’article original 1 442 mots de plus

l’obsessionnel (Lacan, céder sur son désir 2)

Fonction et champ de la parole et du langage (1953), in Ecrits, p. 314

« L’obsessionnel manifeste en effet une des attitudes que Hegel n’a pas développées dans sa dialectique du maître et de l’esclave. L’esclave s’est dérobé devant le risque de la mort, où l’occasion de la maîtrise lui était offerte dans une lutte de pur prestige. Mais puisqu’il sait qu’il est mortel, il sait aussi que le maître peut mourir. Dès lors il peut accepter de travailler pour le maître et de renoncer à la jouissance entre-temps: et, dans l’incertitude du moment où arrivera la mort du maître, il attend.

Telle est la raison intersubjective tant du doute que de la procrastination qui sont des traits de caractère chez l’obsessionnel.

Cependant tout son travail s’opère sous le chef de cette intention, et devient de ce chef doublement aliénant. Car non seulement l’œuvre du sujet lui est dérobée par un autre, ce qui est la relation constituante de tout travail, mais la reconnaissance par le sujet de sa propre essence dans son oeuvre où ce travail trouve sa raison, ne lui échappe pas moins, car lui-même « n’y est pas », il est dans le moment anticipé de la mort du maître, à partir de quoi il vivra, mais en attendant quoi il s’identifie à lui comme mort, et ce moyennant quoi il est lui-même déjà mort. Néanmoins il s’efforce à tromper le maître par la démonstration des bonnes intentions manifestées dans son travail. C’est ce que les bons enfants du catéchisme analytique expriment dans leur rude langage en disant que l’ego du sujet cherche à séduire son super-ego.« 

Le fameux passage du Séminaire de juillet 1960 où il est énoncé « que la seule chose dont on puisse être coupable, (…), c’est d’avoir cédé sur son désir« , s’il s’ancre dans la pratique analytique, est aussi une relecture de la dialectique du maître et de l’esclave, de la Phénoménologie de l’Esprit de Hegel.

René Daumal: début de l’ascension du Mont Analogue

La nuit se tassait encore autour de nous, au bas des sapins dont les cimes traçaient leur haute écriture sur le ciel déjà de perle ; puis, bas entre les troncs, des rougeurs s’allumèrent, et plusieurs d’entre nous virent s’ouvrir au ciel le bleu lavé des yeux de leurs grand-mères. Peu à peu, la gamme des verts sortait du noir, et parfois un hêtre rafraîchissait de son parfum l’odeur de la résine, et rehaussait celle des champignons. Avec des voix de crécelle, ou de source, ou d’argent, ou de flûte, les oiseaux échangeaient leurs menus propos du matin.

Lire la suite

Gilles Deleuze: relativisme, perpectivisme et discussion

« Ce n’est pas « chacun sa vérité » ; c’est « la vérité renvoie à un point de vue ». Toute vérité dans un domaine renvoie à une vérité dans ce domaine ; le point de vue est la condition de la possibilité de la vérité ; le point de vue est la possibilité de l’émergence de la vérité, de la manifestation de la vérité. Donc, ne croyez surtout pas que le perspectivisme autorise la discussion. »

 

Lire la suite

Breton, Rimbaud, Gracq (Charleville et Nantes)

Dans ses Entretiens de 1952, André Breton se souvient:

A travers les rues de Nantes, Rimbaud me possède entièrement: ce qu’il a vu, tout à fait ailleurs, interfère avec ce que je vois et va même jusqu’à s’y substituer; à son propos, je ne suis plus jamais repassé par cette sorte d’«état second » depuis lors. L’assez long chemin qui me mène chaque après-midi, seul et à pied, de l’hôpital de la rue du Bocage au beau parc de Procé, m’ouvre toutes sortes d’échappées sur les sites mêmes des Illuminations: ici, la maison du général dans Enfance, là «ce pont de bois arqué », plus loin certains mouvements très insolites que Rimbaud a décrits: tout cela s’engouffrait dans une certaine boucle du petit cours d’eau bordant le parc qui ne faisait qu’un avec là «rivière de cassis ». Je ne peux donner une idée plus raisonnable de ces choses.

Lire la suite

Pierre Klossowski: langue vivante et langues mortes

…or, c’est en nous que fulgure l’astre éclaté, c’est dans les ténèbres de nos mémoires, dans la grande nuit constellée que nous portons dans notre sein, mais que nous fuyons dans notre fallacieux grand jour. Là nous nous confions à notre langue vivante. Mais parfois se glissent entre deux mots d’usage quotidien, quelques syllabes des langues mortes: mots-spectres qui ont la transparence de la flamme en plein midi, de la lune dans l’azur ; mais dès que nous les abritons dans la pénombre de notre esprit ils sont d’un intense éclat: qu’ainsi les noms de Diane et d’Actéon restituent pour un instant leur sens caché aux arbres, au cerf altéré, à l’onde, miroir de l’impalpable nudité.

(Le Bain de Diane, Pauvert, 1956, p. 8)