Chateaubriand: « Le genre humain en vacances… »

Mémoires d’Outre-Tombe, première partie, livre V:

Lorsque, avant la Révolution, je lisais l’histoire des troubles publics chez divers peuples, je ne concevais pas comment on avait pu vivre en ces temps-là ; je m’étonnais que Montaigne écrivît si gaillardement dans un château dont il ne pouvait faire le tour sans courir le risque d’être enlevé par des bandes de ligueurs ou de protestants.

La Révolution m’a fait comprendre cette possibilité d’existence. Les moments de crise produisent un redoublement de vie chez les hommes. Dans une société qui se dissout et se recompose, la lutte des deux génies, le choc du passé et de l’avenir, le mélange des mœurs anciennes et des mœurs nouvelles, forment une combinaison transitoire qui ne laisse pas un moment d’ennui. Les passions et les caractères en liberté se montrent avec une énergie qu’ils n’ont point dans la cité bien réglée. L’infraction des lois, l’affranchissement des devoirs, des usages et des bienséances, les périls même, ajoutent à l’intérêt de ce désordre. Le genre humain en vacances se promène dans la rue, débarrassé de ses pédagogues, rentré pour un moment dans l’état de nature, et ne recommençant à sentir la nécessité du frein social que lorsqu’il porte le joug des nouveaux tyrans enfantés par la licence.

Via Anne RBT sur Facebook

Dong Yuan 董源 (note à « rouleau 掛軸 »)

Rouleau 掛軸

J’ai repêché sur Wikimedia la peinture de Dong Yuan qui illustre ce morceau. Je ne sais pas si je l’avais en tête lorsque je rédigeais, sans doute pas, plutôt quelque chose comme une idée générique du rouleau vertical. La peinture de Dong Yuan, cependant, convient bien: elle ne m’était pas inconnue en 1980 et j’aime beaucoup Dong Yuan. Je me souviens qu’au tout début d’un des premiers hivers que je passai dans ma nouvelle habitation, sur les premiers reliefs des Alpes entre Contes et Berre les pentes roussies du Mont Macaron, au-dessus de ma route quotidienne, me rappelèrent une autre peinture de Dong Yuan (龍宿郊民圖).

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Dong_Yuan._River_landscape.National_Palace_Museum,_Beijing.jpg
La ressemblance ne saute pas aux yeux mais le fait est que le souvenir de cette peinture m’a aidé à m’approprier le nouveau paysage au milieu duquel je vivais désormais, à m’en faire habitant.

Henry Laurens sur l’orientalisme

C’est si intelligent, si clair et si utile que c’en est troublant. Ce qui m’impressionne en particulier, c’est combien le propos est peu idéologique[1] bien que que les différentes idéologies qui s’agitent sur le terrain en prennent pour leur grade. Laurens expose et ne semble défendre aucune thèse. Je me demande comment c’est possible, comment il arrive à faire ça. Je me dis[2] que c’est sans doute que le désir de savoir, le goût de la connaissance sont de puissants moteurs et de puissants régulateurs. Je pourrais dire l’amour de la vérité si je ne constatais que l’amour de la vérité, lorsqu’il est revendiqué, s’atteste surtout comme haine du mensonge or, chez Laurens, s’il renverse pas mal d’idoles au passage, et, semble-t-il avec une certaine jubilation contenue, le propos n’est jamais directement négatif, jamais explicitement contre.

La conférence reprend presque mot pour mot une intervention d’octobre 2011 aux Rendez-vous le l’histoire de Blois, dont on trouvera l’enregistrement ici: www.ekouter.net. Elle a été éditée dans le volume « Orientales IV » et on en trouve une ébauche en accès libre sur openedition.org (article de 2008).

  1. combien il est difficile de l’assigner à un camp
  2. peut-être parce que j’ai lu dans un résumé biographique qu’il s’est intéressé dès l’âge de dix ans à l’histoire

Racine: seconde préface de « Bajazet »(1676)

Les personnages tragiques doivent être regardés d’un autre œil que nous ne regardons d’ordinaire les personnages que nous avons vus de si près. On peut dire que le respect que l’on a pour les héros augmente à mesure qu’ils s’éloignent de nous: major e longinquo reverentia. L’éloignement des pays répare en quelque sorte la trop grande proximité des temps, car le peuple ne met guère de différence entre ce qui est, si j’ose ainsi parler, à mille ans de lui, et ce qui en est à mille lieues. C’est ce qui fait, par exemple, que les personnages turcs, quelque modernes qu’ils soient, ont de la dignité sur notre théâtre. On les regarde de bonne heure comme anciens. Ce sont des mœurs et des coutumes toutes différentes. Nous avons si peu de commerce avec les princes et les autres personnes qui vivent dans le sérail, que nous les considérons, pour ainsi dire, comme des gens qui vivent dans un autre siècle que le nôtre. (source)

Cette préface est citée par Henry Laurens dans « L’orientalisme: un parcours historique » (2011):

Le premier humanisme s’est construit ainsi sur l’opposition des Anciens et des Modernes. La novation du XVIIe siècle est d’introduire un troisième terme, celui des Orientaux, créant ainsi une configuration ternaire : les Anciens, les Orientaux et les Modernes. Ce qui compte est la distance, comme le marque magnifiquement Racine dans la préface de Bajazet

sur le tenu de la langue et son relâchement (un mea culpa)

En buvant le café, j’écoute une émission sur la catastrophe de Fukushima[1]. Essentiellement un commentaire d’images: extraits d’émissions télévisées, vidéos prises au téléphone portable… Le commentateur, un homme jeune d’après sa voix, un journaliste ou universitaire, parle ce qu’on appellerait un très mauvais français, un français relâché et mal maîtrisé, comme c’est de plus en plus souvent le cas à la radio (sur France-Culture), au point d’évoquer quelque chose comme une norme sournoise[2], mais cette fois, comme le locuteur parle seul, sans contexte de conversation, sans interlocuteur, l’effet est très fort, pénible, à la fois comme une musique jouée faux et une mauvaise musique qui alignerait des poncifs. Lire la suite

Les poètes

(Je reporte ici un article que j’avais donné il y a deux ans à Sitaudis.)

De la préface de l’Interprète des désirs[1], Pierre Lory:

Le poète antéislamique se disait inspiré par son double (qarîn), son « génie ». Sa parole était en outre supposée exercer un pouvoir, une action efficace. Un poème d’amour est un geste positif de séduction, une satire est une véritable attaque portée contre la puissance d’autrui: Al-kalimâtu kilâmun, « les paroles sont des blessures », dit l’adage ancien. Ainsi une anecdote rapporte-t-elle que, à la suite d’une guerre intertribale, les vainqueurs bâillonnèrent le poète de la tribu vaincue pour l’empêcher de continuer à nuire par son verbe.

Le Coran rejetant avec véhémence l’assimilation de la révélation à de la poésie, et attaquant même l’activité des poètes, il n’a plus guère été question par la suite de l’inspiration due aux génies.

Ce morceau vient au croisement de deux lignes de ruminations / conversations qui m’ont occupé. Dans l’une il s’agit d’une certaine condamnation de la poésie dans la modernité de la fin du siècle dernier (Francis Ponge, Denis Roche, TXT…), de la poésie ou d’une certaine attitude poétique, de la prétention au sublime ou plus généralement du lyrisme. Par ailleurs la lecture de différentes notes, écoutes, qui posent la possibilité que l’histoire de la révélation islamique soit une fiction de part en part, avec ça un article qui posait, lui, la possibilité que Jésus ne fût pas mort sur la croix mais qu’il ait vécu encore après l’épisode de la crucifixion (j’ai tapé « crucifiction », ce qui est assez joli: pas sûr dans ces conditions que la crucifixion elle-même ne fût pas un mythe). Et puis souvenir des cours de Römer et de la lecture des nouveaux archéologues israéliens, Finkelstein et al.. La question, c’est comment une religion survit à la dénonciation des faits sur lesquels elle s’est bâtie ou a cru s’être bâtie? Qu’est-ce que la religion juive sans le passage de la Mer Rouge, la conquête de Canaan? La religion chrétienne sans la mort du Christ sur la croix? L’islam sans Muhammad? Il y a la possibilité du refus pur et simple. Mais le plus intéressant est l’autre possibilité: l’interprétation. Le catholicisme l’a suivie par exemple sur la Genèse. Cependant pourrait-il survivre en acceptant que le Christ ne fût pas mort sur la croix?

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Le chemin (note à « rouleau 掛軸 »)

« l’homme sous ses deux formes: l’animal homme et la maison »

Le chemin aussi est trace de l’homme, comme le sont la maison
(ou le temple, ou le monastère, ou le pavillon au toit de chaume au bord du précipice)
ou la barque
(et d’elle je dirai peut-être quelque chose, après)
mais il ne peut comme elle représenter l’homme en face du paysage
(de la terre, de la montagne, des arbres et des eaux)
parce qu’il appartient aussi bien à ce qui dans la peinture est le non-humain, il fait partie de la montagne et de la terre
(et de l’eau lorsqu’il se fait pont).
Il est, le chemin, à la charnière entre l’humain et le minéral.

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