Commentaire sur Voix Haute (Léo et Léa)

Pour mémoire après le saut un long commentaire sur l’article « Léo et Lea » du blogue « Voix Haute » (pour mémoire et parce que le thème a déjà été abordé plusieurs fois ici et que je ne vois pas comment envoyer des trackbacks depuis Blogger).

Lire la suite

Les deux voies de la lecture / Stanislas Dehaene (2007)

Les Neurones de la lecture.- Odile Jacob, 2007; p. 68:

… tous les systèmes d’écriture oscillent entre l’écriture des sens et celle des sons. Cette distinction se reflète directement dans le cerveau du lecteur. La plupart des modèles de la lecture postulent que deux voies de traitement de l’information coexistent et se complètent. Lorsque nous lisons des mots rares, nouveaux, à l’orthographe régulière, voire des néologismes inventés de toutes pièces, notre lecture passe par une voie phonologique qui décrypte les lettres, en déduit une prononciation possible, puis tente d’accéder au sens. Inversement, lorsque nous sommes confrontés à des mots fréquents ou irréguliers, notre lecture emprunte une voie directe, qui récupère d’abord le mot et son sens, puis utilise ces informations pour en recouvrer la prononciation.
Les deux voies de la lecture selon S. Dehaene

Livre et lecture à Baghdad au 9e siècle

Fihrist, 5.1:

Abû ‘Ubayd Allâh nous a relaté que Muhammad ibn Muhammad lui raporta que Abû al-‘Abbâs Muhammad ibn Yazîd, le grammairien disait:

« Je n’ai jamais vu personne plus cupide quant au savoir que ces trois: al-Jâhiz, al-Fath ibn Khâqân, et Ismâ’il ibn Ishâq le juge. Quelque livre qui vint entre les mains d’al-Jâhiz, il le lisait depuis le début jusqu’à la fin, tandis qu’al-Fath portait un livre dans sa pantoufle et s’il quittait la présence d’al-Mutawakkil [le calife] pour pisser ou prier, il prenait le livre en marchant, le lisant jusqu’à ce qu’il eût atteint sa destination. Puis il faisait la même chose à nouveau tandis qu’il revenait, jusqu’à ce qu’il eût regagné son siège. Et pour Ismâ’il ibn Ishâq, à chaque fois que je le rencontrais, il y avait un livre dans sa main, qu’il était en train de lire, ou bien il retournait des livres afin d’en choisir un pour le lire. »

(Fihrist d’Ibn al-Nadîm, d’après la traduction anglaise de Bayard Dodge)

Lucien: Contre un ignorant bibliomane

Contre un ignorant bibliomane (Oeuvres complètes de Lucien de Samosate.- trad. nouvelle avec une introd. et des notes par Eugène Talbot,…- Paris : Hachette, 1912

Contre la lecture silencieuse [autre trad. – voir aussi le commentaire de Borges]:

Tu ne saurais juger de leur beauté, et tu ne peux en faire plus d’usage qu’un aveugle ne jouit des charmes visibles de ses amours. Les yeux tout grands ouverts, j’en conviens, tu regardes tes livres, et, par Jupiter, tu, t’en assouvis la vue, tu en lis même des morceaux au pas de course, l’œil devançant les lèvres. Mais cela ne suffit pas, si d’ailleurs tu ne sais pas ce qui constitue les beautés et les défauts d’un ouvrage, quel est le sens de tous les mots, leur construction, si l’auteur s’est astreint aux règles prescrites, quels sont les termes de bon ou de mauvais aloi, les tournures falsifiées.

Que le livre ne dispense pas du maître (cf. le dernier billet de CJ):

Quand donc as-tu songé à entretenir avec les livres le plus léger commerce ? quel est ton maître ? quels sont tes condisciples ? Et cependant tu espères aujourd’hui que tout cela va pousser de soi-même, si tu possèdes une bibliothèque bien fournie !

Contre l’externalisation du savoir et de l’ignorance des marchands de livre (! cf. Ibn al-Nadîm):

Tu as sans cesse un livre à la main et tu lis continuellement, mais tu ne comprends rien à ce que tu lis ; tu es un âne secouant l’oreille en entendant jouer de la lyre. Si la possession des livres suffisait pour rendre savant celui qui les a, elle serait d’un prix inestimable ; et si le savoir se vendait au marché, il serait à vous seuls qui êtes riches, et vous nous écraseriez, nous les pauvres. Et puis, qui pourrait le disputer en érudition aux marchands, aux bouquinistes, qui en possèdent et en vendent en si grand nombre ?

Que le livre n’est qu’un instrument (cf. billet de CJ):

eût-il à sa disposition les flûtes de Marsyas ou d’Olympe, il est impossible qu’il en joue sans avoir appris.

autres extraits…

Lire la suite

L’Agora: Hommage de Illich à Ellul

Hommage à Jacques Ellul par Ivan Illich. L’Agora, 1994

Votre oeuvre, de vos premiers essais sur l’histoire des institutions et de la propagande jusqu’aux ouvrages d’exégèse si poétiques qui la couronnent, m’a convaincu de ceci: le caractère unique de l’âge dans lequel nous vivons ne peut être saisi rationnellement si l’on ne comprend pas qu’il est le résultat d’une corruptio optimi quae est pessima. C’est pourquoi le régime de la technique, sous lequel le paysan mexicain vit tout comme moi, soulève trois questions profondément troublantes: « Ce régime a donné naissance à une société, à une civilisation, à une culture en tout, mais vraiment en tout, inverses de ce que nous lisons dans la Bible, de ce qui est le texte indiscutable à la fois de la Torah, des prophètes de Jésus et de Paul ».

Il n’est pas possible d’expliquer ce régime si l’on ne le comprend pas génétiquement comme une résultante du christianisme. Ses traits principaux doivent leur existence à la subversion que je viens d’évoquer. Parmi les caractères distinctifs et décisifs de notre âge, beaucoup sont incompréhensibles si l’on ne voit pas qu’ils sont dans le droit fil d’une invitation évangélique, à chaque homme, qui a été transformée en un but institutionnalisé, standardisé et géré. Et enfin, on ne peut analyser correctement ce « régime de la technique » au moyen des concepts courants qui suffisent à l’étude des sociétés anciennes. Un nouvel ensemble de concepts analytiques devient nécessaire pour discuter l’hexis (l’état) et la praxis de notre époque qui vit sous l’égide de la technique. De façon directe et éclairante, vous nous avez mis face à ce triple aspect de l’« extravagance historique tout à fait singulière ». Quel que soit le vocable dont on la recouvre – la culture, la société, le monde -, notre condition humaine actuelle est une excroissance du christianisme. Tous ses éléments constitutifs sont des perversions. Alors qu’ils doivent leur existence à la Révélation, ils en sont pour ainsi dire le complément inversé, le négatif des dons divins. Et, en raison de ce que vous qualifiez d’étrangeté historique, ils sont souvent réfractaires à la critique philosophique ou éthique. Cela se révèle clairement lorsque nous voulons soulever des questions éthiques.

La subversion de la parole par l’oeil conquérant a une longue histoire qui fait partie de l’histoire de la technique dans le monde du christianisme. Au Moyen Âge, cette subversion a pris la forme d’un remplacement du livre écrit pour l’écoute par le texte qui s’adresse au regard. Parallèlement à cette mutation technogène des priorités sensorielles s’effectuait la séparation entre la chapelle, lieu de la lecture spirituelle, et l’aula, lieu de la scolastique – une séparation qui marquait la fin d’un millénaire de lectio divina. L’éclipse de la culture des sens. Et, concomitante de cette séparation architectonique entre le lieu de prière et le lieu d’étude, apparut la première – à ma connaissance – institution d’études supérieures, l’Université, dans laquelle la culture de la pensée abstraite éclipse totalement la culture des sens.

Etiquettes Technorati: IllichEllulTechniquelecture+silencieuse

Johnson, William A. « Toward a Sociology of Reading in Classical Antiquity »

Johnson, William A. "Toward a Sociology of Reading in Classical Antiquity"
American Journal of Philology – Volume 121, Number 4 (Whole Number 484), Winter 2000, pp. 593-627
The Johns Hopkins University Press

IN THE LAST CENTURY, scholarly debate on ancient reading has largely
revolved around the question "Did the ancient Greeks and Romans
read aloud or silently?" Given the recent work of Gavrilov and Burn-
yeat, which has set the debate on new, seemingly firmer, footing, the
question is at first glance easily answered.1 Without hesitation we can
now assert that there was no cognitive difficulty when fully literate an-
cient readers wished to read silently to themselves, and that the cogni-
tive act of silent reading was neither extraordinary nor noticeably un-
usual in antiquity. This conclusion has been known to careful readers
since at least 1968, when Bernard Knox demonstrated beyond reason-
able doubt that the silent reading of ancient documentary texts, in-
cluding letters, is accepted by ancient witnesses as an ordinary event.2
Gavrilov and Burnyeat have improved the evidential base, by refining
interpretation (especially Gavrilov on Augustine), by focusing on ne-
glected but important evidence (Burnyeat on Ptolemy), and by add-
ing observations from cognitive psychology.3 The resulting clarity is
salutary.
Yet I suspect many will be dissatisfied with the terms in which the
debate has been couched. I know that I am. Can we be content with a
discussion framed in such a narrow–if not blinkered–fashion? In the
fury of battle, the terms of the dispute have crystallized in an unfortu-
nate way. That is, the polemics are such that we are now presumed fools
if we suppose that the ancients were not able to read silently. But is it…

1Gavrilov 1997; Burnyeat 1997.
2Knox 1968; "at least" since Knox's conclusions are (as he acknowledges) in part
anticipated by the more cautious reading of the evidence in Hendrickson 1929, by Clark
1931, who argues…

Isidore de Séville, Sentences, III, 14, 9. (689 B)

14.9. Acceptabilior est sensibus lectio tacita quam aperta; amplius enim intellectus instruitur quando uox legentis quiescit et sub silentio lingua mouetur. Nam clare legendo et corpus lassatur et uocis acumen obtunditur.

La lecture silencieuse est plus facile à supporter pour les sens que celle à voix déployée; l’intellect en effet s’instruit davantage, tandis que la voix de celui qui lit demeure en repos, et que sa langue bouge silencieusement. En effet, en lisant à haute voix, d’une part le corps se fatigue, et d’autre part la voix s’émousse.