Pierre Klossowski: langue vivante et langues mortes

…or, c’est en nous que fulgure l’astre éclaté, c’est dans les ténèbres de nos mémoires, dans la grande nuit constellée que nous portons dans notre sein, mais que nous fuyons dans notre fallacieux grand jour. Là nous nous confions à notre langue vivante. Mais parfois se glissent entre deux mots d’usage quotidien, quelques syllabes des langues mortes: mots-spectres qui ont la transparence de la flamme en plein midi, de la lune dans l’azur ; mais dès que nous les abritons dans la pénombre de notre esprit ils sont d’un intense éclat: qu’ainsi les noms de Diane et d’Actéon restituent pour un instant leur sens caché aux arbres, au cerf altéré, à l’onde, miroir de l’impalpable nudité.

(Le Bain de Diane, Pauvert, 1956, p. 8)

Franz Rosenzwzeig, « langue écrite » et traduction (Die Schrift und Luther, 1926)

Les langues peuvent pendant des siècles être accompagnées de l’écrit, sans qu’il surgisse ce qu’on désigne avec la très curieuse expression de « langue écrite » […] Lire la suite

sur le tenu de la langue et son relâchement (un mea culpa)

En buvant le café, j’écoute une émission sur la catastrophe de Fukushima[1]. Essentiellement un commentaire d’images: extraits d’émissions télévisées, vidéos prises au téléphone portable… Le commentateur, un homme jeune d’après sa voix, un journaliste ou universitaire, parle ce qu’on appellerait un très mauvais français, un français relâché et mal maîtrisé, comme c’est de plus en plus souvent le cas à la radio (sur France-Culture), au point d’évoquer quelque chose comme une norme sournoise[2], mais cette fois, comme le locuteur parle seul, sans contexte de conversation, sans interlocuteur, l’effet est très fort, pénible, à la fois comme une musique jouée faux et une mauvaise musique qui alignerait des poncifs. Lire la suite

Sebald (Austerlitz): parole, mémoire, écriture, langue

mrg | lettrure(s)

Austerlitz (traduction Patrick Charbonneau, Actes Sud, 2002)

parole

p. 18. J’ai d’emblée été étonné de la façon dont Austerlitz élaborait ses pensées en parlant, de voir comment à partir d’éléments en quelque sorte épars il parvenait à développer les phrases les plus équilibrées, comment, en transmettant oralement ses savoirs, il développait pas à pas une sorte de métaphysique de l’histoire et redonnait vie à la matière du souvenir.

mémoire

pp. 30/1. Même maintenant où je m’efforce de me souvenir, où j’ai repris le plan en forme de crabe de Breendonk et lis en légende les mots anciens bureau, imprimerie, baraquements, salle Jacques-Ochs, cachot, morgue, chambre des reliques et musée, l’obscurité ne se dissipe pas, elle ne fait que s’épaissir davantage si je songe combien peu nous sommes capables de retenir, si je songe à tout ce qui sombre dans l’oubli chaque fois qu’une vie s’éteint, si je songe que le…

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