Louis Althusser: Science et philosophie, vérité et justesse

Philosophie et philosophie spontanée des savants, 1974 (1967) – 1er cours, pp. 13 et 14

Thèse 1. Les propositions philosophiques sont des Thèses.

Cette Thèse est énoncée sous forme didactique : elle sera explicitée et justifiée plus tard, chemin faisant. Mais je précise en même temps que c’est une Thèse, c’est-à-dire une proposition dogmatique. J’insiste donc : une proposition philosophique est une proposition dogmatique, et pas seulement une proposition didactique. La forme didactique est destinée à disparaître dans l’exposé. Mais le caractère dogmatique subsistera.

D’emblée, nous touchons à un point sensible. Que peut bien vouloir dire « dogmatique », non pas en général, mais dans notre définition ? Pour en donner une première idée élémentaire, je dirais ceci : les Thèses philosophiques peuvent être tenues pour des propositions dogmatiques négativement, dans la mesure où elles ne sont pas susceptibles de démonstration au sens strictement scientifique (au sens où l’on parle de démonstration en mathématiques et en logique), ni de preuve au sens strictement scientifique (au sens où l’on parle de preuve dans les sciences expérimentales).

Je tire alors de cette Thèse 1 une Thèse 2 qui l’explicite. Les Thèses philosophiques, ne pouvant être l’objet de démonstration ou de preuves scientifiques, ne peuvent être dites « vraies » (démontrées ou prouvées, comme en mathématiques et en physique). Elles peuvent seulement être dites « justes ».

Thèse 2. Toute Thèse philosophique est dite juste ou non.

Que peut bien signifier « juste » ?

Pour en donner une première idée, voici : l’attribut « vrai » implique avant tout un rapport à la théorie; l’attribut « juste », avant tout un rapport à la pratique. (Ainsi : une décision juste, une guerre juste, une ligne juste.)

Hannah Arendt: Science et persuasion

… des scientifiques qui ne furent plus intéressés par le résultat de leur recherche mais qui ont quitté leurs laboratoires et se sont précipités au-dehors pour prêcher à la multitude leurs nouvelles interprétations de la vie et du monde.

… scientists, who no longer were interested in the result of their research but left their laboratories and hurried off to preach to the multitude their new interpretations of life and world.

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Connaissance et savoir en Islam

Henry Corbin, Histoire de la philosophie islamique.– Gallimard, 1964.

Pour Sohravardî, une expérience mystique, sans formation philosophique préalable, est en grand danger de s’égarer; mais une philosophie qui ne tend ni n’aboutit à la réalisation spirituelle, est vanité pure. Aussi le livre qui est le vade-mecum des philosophes « orientaux » (le Kitâb Hikmat al-Ishrâq) debute-t-il par une réforme de la Logique, pour s’achever sur une sorte de mémento d’extase.

Claudel sur l’innovation en science et en pédagogie

Une (longue) citation volée à Jean-François Vincent dans les commentaires du Figoblog (faut aller voir le contexte, c’est savoureux, du moins pour les bibliothécaires):

On ne peut pas rester éternellement confit dans la même confiture!
(…)
Du nouveau, mais qui soit la suite légitime de notre passé. Du nouveau et non pas de l’étranger. Du nouveau qui soit le développement de notre site naturel.
Du nouveau encore un coup, mais qui soit exactement semblable à l’ancien!

(Claudel. Le Soulier de satin, Troisième journée scène II.)

La citation complète après le saut…

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Le Fihrist d’Ibn al-Nadîm

Ceci est le catalogue des livres de tous les peuples, arabes et étrangers, existant dans la langue des Arabes, ainsi que de leurs écritures, concerant différentes sciences, diverses informations sur ceux qui les composèrent et les catégories de leurs auteurs, avec leurs relations et rappels de l’époque de leur naissance, longueur de leur vie et date de leur mort, et aussi de la localisation de leurs villes, leurs vertus et vices, depuis le début de la formation de chaque science jusqu’à notre temps, lequel est l’année trois cent et soixante-dix sept de l’Hégire [AD 987/8]

(D’après la traduction de Bayard Dodge, Columbia University Press, 1970.)

Abu’l-Faraj Muhammad bin Ishaq al-Warraq Ibn al-Nadim ( ابو الفضل محمد بن إسحاق الوراق ابن النديم) vécut à Baghdad au 10e siècle de l’ère commune. Il était le fils d’un libraire important et respecté de la ville. Il est dit qu’il commença la rédaction de son catalogue comme apprenti de son père, d’abord comme outil de la librairie.

Divers passages de son livre suggèrent qu’il était shi’ite et de tendance rationaliste.

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Zhuangzi et les vers de sable

(En complément du billet-citations précédent, je repêche une vieille note de journal.)

Jeudi 6 avril 1978 – Tout à l’heure en passant devant l’Huma [faubourg Poissonnière], j’ai lu à propos de la marée noire, dans le numéro de l’Humanité Dimanche de cette semaine :
« Même les vers de sable, si nécessaires à l’équilibre biologique et dont les pêcheurs se servent comme appât, crêvent. »

A comparer ce passage du Zhuangzi, lu hier soir :

l’excès d’intelligence met du désordre dans le rayonnement de la lune et du soleil, effrite les montagnes, déssèche les fleuves et perturbe la succession des quatre saisons. Ces maux vont déranger même les vers craintifs et les insectes minuscules dans leurs habitudes propres.

L’alternative est Laozi ou Nietzsche (N. dirait Schoppenhauer ou moi), c’est sensible par exemple chez Heidegger.

Benny Lévy sur Husserl

in: Le Livre et les livres, p. 56:

Le programme lévinassien que reprend Alain est une relève du dernier grand programme pour l’Europe – celui de Husserl, au moment de la montée du nazisme. Husserl avait défini la tâche métaphysique de l’Europe et c’est poignant de relire ces textes, tant ils ont été à l’évidence démentis par les faits, par l’ampleur de ce qui s’est révélé à partir de la catastrophe de la dernière guerre. C’était un très grand programme: défendre l’Europe, c’est défendre la raison, et il fallait donc redonner toute sa vigueur au rationalisme. (…) La question est la suivante: que ce programme puisse formellement consister, je n’en disconviens pas mais est-ce que ce programme résiste à l’érosion décrite avec tellement de talent par Alain Finkielkraut?

[En complément aux billets de janvier (billet citation). Benny Lévy semble partager le point de vue de Gérard Granel, avec un angle un peu différent, moins heideggerien. Je ne partage pas leur point de vue: je prends le texte de Husserl comme un testament, non comme un programme. En 1936, lorsque Husserl écrit la Krisis, le régime anti-sémite nazi est déjà au pouvoir et Husserl a été chassé de l’Université, la catastrophe a déjà commencé. Je prends le « programme » de Husserl comme un essai de faire passer quelque chose à travers la catastrophe, un message que nous avons à recevoir. Je n’oublie pas que j’avais promis à Christian de répondre aux questions qu’il posait en commentaire à l’un de ces billets mais je ne suis pas sûr de comprendre assez Husserl pour m’y risquer aujourd’hui, j’y travaille.]

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