Machiavel: la conversation des anciens (lettre à F. Vettori)

Lettre à Francesco Vettori du 10 décembre 1513:

vêtu décemment pour l’occasion j’entre dans les cours antiques des hommes antiques, où, reçu par eux avec amitié, je me nourris de cet aliment qui seul est mien et pour lequel je suis né; où je n’ai pas honte de parler avec eux, et de leur demander raison de leurs actions; et eux, dans leur humanité, me répondent; et pour 4 heures, je ne sens le moindre ennui, j’oublie tout souci, je ne crains pas la pauvreté, la mort ne me trouble pas: je me livre tout entier à eux. Et parce que Dante dit qu’il n’y a pas de science sans la rétention de ce qui a été compris, j’ai noté ce qui par leur conversation m’est apparu important, et composé un opuscule de Principatibus.

Plus d’extraits, en italien et traduits, après le saut.
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Dans le cabinet d’un homme de lettres (fragment de journal)

Dans le cabinet d’un homme de lettres: pratiques lettrées dans l’Égypte byzantine, d’après le dossier de Dioscore d’Aphrodite / Jean-Luc Fournet (in: Jacob, Christian (dir.). Des Alexandries II. Paris: Bibliothèque nationale de France, 2003.)

Lundi 28 avril

J’ai fini l’article jeudi ou vendredi. J’en retiens le positionnement de la littérature classique: pratique de la littérature (sur un corpus extrêmement restreint – à se demander si le fonds trouvé est vraiment représentatif de ce qu’était la bibliothèque du lettré en général et de Dioscore en particulier) en liaison étroite avec la pratique pédagogique d’un côté et la pratique « documentaire » (notariale et juridique) de l’autre.

p. 85: Voilà qui dénote une société imbue de culture, dans laquelle l’action administrative, politique ou même privée ne se conçoit pas sans les belles-lettres et particulièrement la poésie, mode d’expression idéalisé. Cela traduit, en même temps, selon une tendance qui n’est pas propre à l’époque byzantine mais se renforce alors, une conception fonctionnaliste de la culture littéraire, qui est récupérée, instrumentalisée à tous les niveaux (le maître d’école, le lecteur dans sa bibliothèque, le poète-rhéteur ou le notaire-fonctionnaire) et qui, aux antipodes du ludisme ou de la gratuité artistiques, est au service de l’action publique ou privée.

Voir la fin de l’article qui fait bien la synthèse des enjeux théoriques. Parle en particulier de « littérarisation » du document (« document » est à prendre au sens de document administratif, etc., opposé à « texte »(littéraire)): inclusion d’éléments de culture littéraire, par le lexique, voire emploi de formes homériques archaïques, dans le document, pétition en particulier, et de « documentarisation » de la littérature: par exemple envoi de poèmes joints à des pétitions.

p. 68: On voit qu’une bibliothèque antique n’est pas forcément un lieu de délicates jouissances littéraires ou intellectuelles, mais le conservatoire d’ouvrages de référence destinés à servir.

(voir aussi)

éthopées

Une chose qui me fait songer en passant: Fournet voit dans la composition, sous forme de courts poèmes, d’éthopées autour d’Achille, l’attestation que Dioscore a exercé une activité de grammatikos et de la proximité entre la fonction pédagogique et la fonction littéraire. L’éthopée est un exercice rhétorique, scolaire, un progymnasmaton où l’on imagine les paroles d’un personnage dans une situation particulière de manière à exprimer le caractère propre dudit personnage (« Quelles paroles prononcerait Achille mourant par la faute de Polyxène? »). Il y a chez Proust (retrouver où) le reflet de tels exercices dans l’enseignement secondaire à la fin du 19e s. (et on en trouverait sans doute des attestations beaucoup plus récentes). L’éthopée empruntera alors ses personnages plus volontiers au théâtre français classique (« Imaginez les paroles de Phèdre…? » – retrouver l’exemple proustien). Ce qui me frappe, c’est d’une part l’ancienneté de l’exercice (mais attention, la pratique ne s’est pas continuée sans interruption depuis l’Antiquité grecque, sa reprise est sans doute un des éléments de ce phénomène extraordinaire qu’a été la Renaissance, phénomène dont Henri-Jean Martin disait jadis à son séminaire qu’il résistait à la compréhension, compréhension dont les conditions semblent s’éloigner de nous chaque jour un peu plus), je ne sais pas trop s’il faut voir dans la comparaison Achille vs. Ulysse de l’Hippias mineur (à vérifier) soit l’un des plus anciens dialogues de Platon, l’attestation de tels progymnasmata ou la préhistoire de ceux-ci (faudrait revoir dans Marrou), l’ancienneté de l’exercice, donc, et d’autre part combien aujourd’hui il est radicalement étranger à notre conception de l’éducation, combien rapidement il est devenu exotique.

Ponchettes

Et je pense aux filets des Ponchettes. Pendant toute mon enfance, le rivage des Ponchettes, au bout de la Promenade des Anglais, sous la colline du Château, était couvert de barques et de filets de pêche, étalés sur les embanquements pour être inspectés et ravaudés par les pêcheurs, retour de leur sortie matinale. Jusqu’au 19e siècle, Nice n’avait pas d’autre port que ce bout de plage, entre l’embouchure du Paillon et les « petites pointes » que faisait l’avancée du rocher sur la mer. Ainsi pendant plus de 2 millénaires, depuis que des Grecs Massaliotes s’établirent ici, au 6e siècle avant l’ère commune, des barques étaient hélées sur ce rivage et des filets étalés sur ses embanquements et cela cessa avec mon enfance, dans les années 60. (Ecrit de ma chambre d’hôtel, qui ne donne pas vers le Vieux Port, pour une fois, mais sur la rue Sainte, et la Bonne Mère veille, de derrière un coin d’immeuble, sur mon lit, illuminée comme une chasse.)

Lucien: Contre un ignorant bibliomane

Contre un ignorant bibliomane (Oeuvres complètes de Lucien de Samosate.- trad. nouvelle avec une introd. et des notes par Eugène Talbot,…- Paris : Hachette, 1912

Contre la lecture silencieuse [autre trad. – voir aussi le commentaire de Borges]:

Tu ne saurais juger de leur beauté, et tu ne peux en faire plus d’usage qu’un aveugle ne jouit des charmes visibles de ses amours. Les yeux tout grands ouverts, j’en conviens, tu regardes tes livres, et, par Jupiter, tu, t’en assouvis la vue, tu en lis même des morceaux au pas de course, l’œil devançant les lèvres. Mais cela ne suffit pas, si d’ailleurs tu ne sais pas ce qui constitue les beautés et les défauts d’un ouvrage, quel est le sens de tous les mots, leur construction, si l’auteur s’est astreint aux règles prescrites, quels sont les termes de bon ou de mauvais aloi, les tournures falsifiées.

Que le livre ne dispense pas du maître (cf. le dernier billet de CJ):

Quand donc as-tu songé à entretenir avec les livres le plus léger commerce ? quel est ton maître ? quels sont tes condisciples ? Et cependant tu espères aujourd’hui que tout cela va pousser de soi-même, si tu possèdes une bibliothèque bien fournie !

Contre l’externalisation du savoir et de l’ignorance des marchands de livre (! cf. Ibn al-Nadîm):

Tu as sans cesse un livre à la main et tu lis continuellement, mais tu ne comprends rien à ce que tu lis ; tu es un âne secouant l’oreille en entendant jouer de la lyre. Si la possession des livres suffisait pour rendre savant celui qui les a, elle serait d’un prix inestimable ; et si le savoir se vendait au marché, il serait à vous seuls qui êtes riches, et vous nous écraseriez, nous les pauvres. Et puis, qui pourrait le disputer en érudition aux marchands, aux bouquinistes, qui en possèdent et en vendent en si grand nombre ?

Que le livre n’est qu’un instrument (cf. billet de CJ):

eût-il à sa disposition les flûtes de Marsyas ou d’Olympe, il est impossible qu’il en joue sans avoir appris.

autres extraits…

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Benny Lévy sur la révolution culturelle

in: Le Livre et les livres, p. 58 (cf. billets précédents):

Je dis toujours, lorsque je veux provoquer, que je ne suis pas un « homme cultivé ». J’ai toujours considéré la « culture » comme mon ennemi le plus intime. J’ai voulu être normalien et je l’ai été, mais c’était pour lancer immédiatement le grand programme de révolution culturelle, c’est-à-dire pour déraciner la culture. Pourquoi ai-je été maoïste? Parce que dans la décision en seize points du président Mao Tsé Toung, celui-ci proposait de déraciner le concept de culture. Nihilisme, certes. Mais, lorsque j’ai voulu m’arracher à ce nihilisme, je ne pouvais plus que retourner au Livre. Et je ne pouvais pas m’arrêter au Livre comme simple figure de la culture, la mienne, juive.
(…)
Les livres peuvent être des degrés d’une ascension vers le Livre, la culture peut être une éducation pour la vérité, un propédeutique. Quand j’étudie une guemara, tous les livres que j’ai lus, qui ont compté pour moi, sont convoqués, certes. Mais j’ai vu de mes yeux de grands maîtres qui n’avaient pas besoin de ce circuit pour dire les choses avec la plus grande fécondité. Il n’est pas nécessaire, pour aller au Livre, à sa fécondité, à ses fruits, de passer par la dissémination des livres.

Du lisible au visible / Ivan ILLICH.- Paris : Cerf, 1991.

INTRODUCTION
Le livre n'est plus aujourd'hui la métaphore clef de l'époque : l'écran a pris sa place. Le texte alphabétique n'est plus que l'une des nombreuses manière d'encoder quelque chose que l'on appelle désormais le "message". Rétrospectivement, la combinaison de ces éléments qui, de Gutenberg au transistor, avaient nourri la culture du livre apparaît comme une singularité de cette période unique et spécifique d'une société : la société occidentale. Cela en dépit de la révolution du livre de poche, du retour solennel à la lecture publique des poètes, et de la floraison parfois magnifique de publications alternatives réalisées chez soi. (9)

Avec Georges Steiner, je rêve qu'en-dehors du système éducatif qui assume aujourd'hui des fonctions totalement différentes il puisse exister quelque chose comme des maisons de lecture, proches de la yeshiva juive, de la medersa islamique ou du monastère, où ceux qui découvrent en eux-mêmes la passion d'une vie centrée sur la lecture pourraient trouver le conseil nécessaire, le silence et la complicité d'un compagnonage discipliné, nécessaires à une longue initiation dans l'une ou l'autre des nombreuses "spiritualités" ou styles de célébration du livre. (9)

je décris et j'interprète une avancée technologique qui se produisit autour de 1150, trois cents ans avant l'usage des caractères mobiles. Cette avancée consista dans la combinaison de plus d'une douzaine d'inventions et d'aménagements techniques par lesquels la page se transforma de partition en texte. Ce n'est pas l'imprimerie, comme on le prétend souvent, mais bien ce bouquet d'inventions, douze générations plus tôt, qui constitue le fondement nécessaire de toutes les étapes par lesquelles la culture du livre a évolué depuis lors. Cette collection de techniques et d'usages a permis d'imaginer le "texte" comme quelque chose d'extrinsèque à la réalité physique de la page. (9)

C7 : DU LIVRE AU TEXTE.
Pendant une vingtaine de générations, nous avons été formés sous son égide. Et je suis moi-même irrémédiablement enraciné dans le sol du livre livresque. L'expérience monastique m'a donné un certain sens de la lectio divina. Mais la réflexion de toute une vie de lectures m'incline à penser que mes efforts pour permettre à l'un des vieux maîtres chrétiens de me prendre par la main pour un pélerinage à travers la page m'ont, au mieux, engagé dans une lectio spiritualis aussi textuelle que la lectio scholastica pratiquée non au prie-Dieu mais devant un bureau. Le texte livresque est mon foyer, et lorsque je dis nous, c'est à la communauté des lecteurs livresques que je pense.

Ce foyer est aujourd'hui aussi démodé que la maison où je suis né, alors que quelques lampes à incandescence commençaient à remplacer les bougies. Un bulldozer se cache dans tout ordinateur, qui promet d'ouvrir des voies nouvelles aux données, substitutions, transformations, ainsi qu'à leur impression instantanée. Un nouveau genre de texte forme la mentalité de mes étudiants, un imprimé sans point d'ancrage, qui ne peut prétendre être ni une métaphore ni un original de la main de l'auteur. Comme les signaux d'un vaisseau fantôme, les chaînes numériques forment sur l'écran des caractères arbitraires, fantômes, qui apparaissent puis s'évanouissent. De moins en moins de gens viennent au livre comme au port du sens. Bien sûr, il en conduit encore certains à l'émerveillement et à la joie, ou bien au trouble et à la tristesse, mais pour d'autres, plus nombreux je le crains, sa légitimité n'est guère plus que celle d'une métaphore pointant vers l'information.

Nos prédécesseurs, qui vivaient solidement insérés dans l'époque du texte livresque, n'avaient nul besoin d'en explorer les débuts historiques. Leur aplomb se fondait sur le postulat structuraliste selon lequel tout ce qui est est d'une certaine façon un texte. Ce n'est plus vrai pour ceux qui sont conscients d'avoir un pied de part et d'autre d'une nouvelle ligne de partage. Ils ne peuvent s'empêcher de se retourner vers les vestiges de l'âge livresque afin d'explorer l'archéologie de la bibliothèque de certitudes dans laquelle ils ont été élevés. La lecture livresque a une origine historique, et il faut admettre aujourd'hui que sa survie est un devoir moral, fondé intellectuellement sur l'appréhension de la fragilité historique du texte livresque. (141)

Lecture silencieuse / Borges

Relecture de l’article de Borgès, « du culte des livres ». Il y a là tout le génie de Borgès (du moins le Borgès de l’érudition) et ce qui peut apparaître comme ses limites. D’une part la maîtrise d’un corpus culturel remarquablement large et complet (réellement cosmopolite, équilibré, compte-tenu de son appartenance à la culture occidentale) qui lui permettent de pointer avec une justesse rare, et d’autre part le ton du dilettante dépassionné, presque blasé, quelque-chose du non-dupe, qui fait que les problèmes, les énigmes, les pistes de recherche sont comme recouverts, gommés. Il y a peut-être dans des textes comme celui-ci le reflet de l’habitude du conférencier, quelque peu vulgarisateur, qui sait instruire sans pédantisme (ou, si l’on veut coller à la valeur étymologique, un pédantisme si léger et de si bon ton qu’il passe inaperçu: instruire en divertissant) et garder l’intérêt d’un auditoire par l’exposition de faits piquants ou paradoxaux. Voir ce qu’il dit quelque part de l’activité de conférencier qu’il entame à 47 ans. C’est en 1946, et Borgès le narre dans l' »Essai de biographie » du Livre des préfaces. Le texte « du Culte des livres » est de 1951, soit 5 ans après le début de cette activité.
J’ai déjà noté quelque part combien le ton des articles de Borgès occulte la justesse de son pointage en le faisant passer facilement pour de l’évidence (du moins pour l’informé), au point que ce n’est qu’avec le temps et la relecture qu’elle devient impressionnante.
Peut-être faut-il reconnaître là quelque variété d’ésotérisme (et l’on suivrait là une suggestion du texte lui-même: la parole d’Evangile qui y est citée).

Mais j’en viens au fond: ce que je cherchais dans l’article de Borgès, c’était une formulation « classique » (c’est-à-dire, aussi, d’une certaine tenue littéraire et lapidaire) de la thèse de Balogh. Je dois dire que je l’ai trouvée, sous une forme qui semble d’évidence mais où je peux reconnaître, maintenant que je relis l’article informé de ses attendus, beaucoup d’éléments de la problématisation de cette thèse.

« Du Culte des livres » in Enquêtes (Otras inquisiciones, 1951) / Jorge-Luis Borgès (Pléïade, OC. t1)

Je viens de recopier le premier passage. Comme ma position, couché, est assez inconfortable, que j’ai du mal encore avec l’usage de mes lunettes de presbyte (la demie lune est trop basse pour le haut de l’écran), que la photocopie sur quoi je prends mes citations est éloignée, je me rends compte combien le texte de Borgès est facile à mémoriser, combien son style est simple, naturel, comme les éléments des phrases s’enchaînent aisément, combien ils sont attendus; et en même temps combien ce style est mauvais (dans la traduction au moins), imprécis, relâché: le « selon moi » adjoint à une proposition indécise (et évidente) est parfaitement inutile et brouille le sens, m’a obligé de relire 2 fois d’abord (on lit spontanément: « condamnerait selon moi »). Et ensuite l’identification d’une opinion à une plaisanterie (il s’agit en réalité d’une phrase ou d’une proposition, qui à la fois est l’expression d’une opinion et la mise en oeuvre d’une plaisanterie) donne une impression fâcheuse d’à-peu-près.
La phrase importante, dans un premier temps, est la dernière (!). 1ère thèse de l’article de Borgès (quant à la lecture silencieuse).

Pour les Anciens, le langage écrit n’était qu’un succédané du langage oral (une simple technique, non une magie).
Donc ils ne vénéraient pas le livre.
La lecture silencieuse est une technique inventée à la fin du IVe siècle.
C’est elle qui, en transférant le sens aux signes écrits, a donné naissance au culte des livres.

Mais l’exemple alexandrin vient, selon moi, contredire l’affirmation qu’elle introduit. Je veux considérer la bibliothèque d’Alexandrie comme le rejeton des bibliothèques orientales, comme celle de Ninive, les similitudes sont trop pertinentes (voir citation faite la semaine dernière). Le mouvement du temps, entre Ninive et Alexandrie, étant plutôt celui d’une laïcisation, d’une technicisation de l’objet écrit (mouvement imparfait).

Ce cosmopolite de Borgès, ce bon connaisseur de l’Orient lointain (Inde, Chine) ou récent (Islam), ne comprend dans les Anciens que les Grecs et les Latins (les Indo-européens), voir la suite, le gauchissement.

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« Del culto de los libros » in Otras inquisiciones / Jorge luis Borges

« Del culto de los libros » in Otras inquisiciones / Jorge luis Borges.- Madrid: Alianza Editorial, 1997. (Biblioteca Borges)

p.167. El fuego, en una de las comedias de Bernard Shaw, amenaza la biblioteca de Alejandría; alguien exclama que arderá la memoria de la humanidad, y César le dice: Déjala arder. Es una memoria de infamias. El César histórico, en mi opinión, aprobaría o condenaría el dictamen que el autor le atribuye, pero no lo juzgaría, coma nosotros, una broma sacrílega. La razón es clara: para los antiguos la palabra escrita no era otra cosa que un sucedáneo de la palabra oral.

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