Les deux voies de la lecture : Alhazen (10e siècle)

Une description des deux voies de la lecture qui précède de plus de dix siècles celle de Stanislas Dehaene1:

Lorsque une personne instruite voit la forme abjad écrite sur un morceau de papier, il la percevra immédiatement comme [le mot] « abjad » à cause de sa reconnaissance de la forme. Ainsi de sa perception que le a est en premier et le d à la fin, ou de sa perception de la configuration de la forme totale, il perçois que c’est « abjad ». De la même façon, quand il voit écrit le nom d’Allâh, qu’Il soit exalté, il perçoit par reconnaissance, dès qu’il pose son œil dessus, qu’il s’agit du nom d’Allâh. Et il en va ainsi pour tout les mots écrits bien connus qui sont apparus maintes fois devant l’œil: une personne instruite perçoit immédiatement ce qu’est le mot par reconnaissance, sans qu’il soit besoin d’en inspecter les lettres une par une. La chose est différente lorsqu’une personne instruite remarque un mot étrange qu’il n’a pas rencontré auparavant ou dont il n’a encore jamais lu de semblable. Car il recevra un tel mot seulement après avoir inspecté ses lettres une par une et discerné leur signification; alors il percevra la signification du mot.

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Borges: la lecture comme expérience

(contre la partition entre « vie réelle » et « vie imaginaire »…)

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Original Mythologies: interviews by Richard Burgin, from Conversations with Jorge Luis Borges (in Jorge Luis Borges: The Last Interview, p.35 / 361 & p.37 / 389

BURGIN: Vos écrits, depuis le premier, ont-ils eu leur source dans d’autres livres?

BORGES: Oui, c’est vrai. Et bien, parce que je pense que lire un livre n’est pas moins une expérience que de voyager ou de tomber amoureux. Je pense que lire Berkeley ou Shaw ou Emerson, ce sont des expériences pour moi aussi réelles que de voir Londres, par exemple. Bien sûr, j’ai vu Londres à travers Dickens et à travers Chesterton et à travers Stevenson, n’est-ce pas? Beaucoup peuvent penser à la vie réelle d’un côté, ça veut dire mal aux dents, mal à la tête, voyages etc., et de l’autre côté vous avez la vie imaginaire et la fantaisie et ça veut dire les arts. Mais je ne crois pas que cette distinction tienne la route. Je pense que tout fait partie de la vie.

(…)

BORGES: … ce fut Pierre Menard, la première histoire que j’ai écrite. Mais ce n’est pas complètement une histoire… c’est une sorte d’essai, et puis je pense que dans cette histoire, vous éprouvez une impression de fatigue et de scepticisme, non? Parce que vous voyez Menard comme arrivant à la fin d’une très longue période littéraire, et il en arrive au moment où il trouve qu’il ne veut pas encombrer le monde avec plus de livres. Et qu’il, bien que son destin soit d’être un écrivain, ne recherche pas la renommée. Il écrit pour lui-même et il décide de faire quelque chose de très, très discret, il va réécrire un livre qui est déjà là, et bien là, Don Quichotte. Et alors, bien sûr, cette histoire contient l’idée (…) que chaque fois qu’un livre est lu ou relu, alors quelque chose arrive au livre.

BURGIN: Il est modifié.

BORGES: Oui, modifié, et chaque fois que vous le lisez, c’est réellement une nouvelle expérience.

(ma traduction, le texte original en anglais après le saut…)

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Laudator Temporis Acti: Reading Only the Beginning of Long Books

« Dans l’antiquité, comme aujourd’hui, seule une petite partie de ceux qui commençaient à lire de longs livres les finissaient effectivement. Malgré le sage conseil du Solon …

Source : Laudator Temporis Acti: Reading Only the Beginning of Long Books

Copistes (3:Orhan Pamuk)

« Ceux qui remarquent avec surprise que, dans les pays musulmans, les rayons des bibliothèques sont remplis de livres où foisonnent les commentaires et les annotations manuscrits devraient, au lieu de s’étonner, lancer un coup d’oeil aux multitudes d’hommes briséés que l’on croise dans les rues. « 

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Copistes (2: Ibn Arabî)

« Je lus un livre. (…) Puis je me retrouvai en train d’étudier les chiffres et les lettres du livre et je compris grâce à la calligraphie que le texte avait été écrit par le fils du cheik Abdurrahman, cadi de la ville d’Alep. Quand je repris mes esprits, je me trouvai en train d’écrire le chapitre que vous êtes en train de lire. Et je compris soudain que le chapitre écrit par le fils du cheik et le chapitre que j’avais lu en état de transe étaient les mêmes que le chapitre du livre que je suis en train d’écrire. »

Ibn Arabî, Futûthat al-Mekkiya, cité par Orhan Pamuk, La Vie nouvelle (trad. M. Andac, Gallimard, 1999, p. 389).

Copistes (1: Byzance)

A Byzance,

« le copiste doit être considéré comme un lecteur, voire comme l’unique véritable lecteur du texte, puisque la seule lecture qui amène à une pleine compréhension du texte est l’acte de copie. »

Luciano Canfora (Il Copista come autore, Palerme, 2002), cité par Guglielmo Cavallo dans Lire à Byzance, Paris: Les Belles Lettres, 2006 (p. 76). Lire la suite