Les deux voies de la lecture : Alhazen (10e siècle)

Une description des deux voies de la lecture qui précède de plus de dix siècles celle de Stanislas Dehaene1:

Lorsque une personne instruite voit la forme abjad écrite sur un morceau de papier, il la percevra immédiatement comme [le mot] « abjad » à cause de sa reconnaissance de la forme. Ainsi de sa perception que le a est en premier et le d à la fin, ou de sa perception de la configuration de la forme totale, il perçois que c’est « abjad ». De la même façon, quand il voit écrit le nom d’Allâh, qu’Il soit exalté, il perçoit par reconnaissance, dès qu’il pose son œil dessus, qu’il s’agit du nom d’Allâh. Et il en va ainsi pour tout les mots écrits bien connus qui sont apparus maintes fois devant l’œil: une personne instruite perçoit immédiatement ce qu’est le mot par reconnaissance, sans qu’il soit besoin d’en inspecter les lettres une par une. La chose est différente lorsqu’une personne instruite remarque un mot étrange qu’il n’a pas rencontré auparavant ou dont il n’a encore jamais lu de semblable. Car il recevra un tel mot seulement après avoir inspecté ses lettres une par une et discerné leur signification; alors il percevra la signification du mot.

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Invention ou découverte de la perspective: Hans Belting, Alhazen et les Italiens

Christian Joschke, à propos du nouveau livre de Hans Belting, Florence et Bagdad, dans « La Vie des Idées »:

Mais, comme Belting l’avait déjà esquissé dans le cours du 11 février 2003, cette irruption de la géométrie dans la peinture, qui a aidé les peintres à chercher l’adéquation entre le regard et l’image, était le fait d’un transfert culturel de longue durée, au cours duquel une théorie optique forgée au XIe siècle au cœur de la culture de l’Islam par le mathématicien Alhazen a été promise à une importante fortune en Europe. Ce transfert permit non seulement la redécouverte d’Euclide en occident et jouait le rôle évident de culture médiatrice, mais elle constituait également un apport considérable. Traduite et commentée par les « perspectivistes » dans les années 1270, elle fut utilisée, à la Renaissance, comme référence par les théoriciens de la perspective appliquée à la peinture, à l’instar de Lorenzo Ghiberti, de Piero della Francesca et de Leon Battista Alberti.

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(Le billet « Invention ou découverte de la perspective (Daniel Arasse) » est le plus lu de ce blogue, 9516 vues aujourd’hui, sans doute parce qu’il arrive très bien sur la requête « découverte de la perspective » via Google et du coup s’offre aux lycéens qui ont à faire un devoir sur la perspective. C’est à l’occasion de la question d’une lycéenne en commentaire que j’ai découvert le rôle des théories optique d’Ibn al-Haytham ie Alhazencirconstances et commentaire ici.)

Je ne cite ici que ce qui correspond au billet publié ici mais tout l’article est passionnant (et sans doute aussi le livre de Belting que je n’ai pas – encore – lu), en particulier articule ce qui change dans le passage à l’Occident:

Partie d’une théorie de l’optique puis intégrée à une philosophie de la perception, la perspective est devenue une théorie mathématique appliquée à la peinture, utilisée pour donner au tableau ou à la fresque l’illusion de la troisième dimension et faire correspondre ainsi l’image avec le regard. La notion de perspective avait pris à ce moment le sens qu’on lui donne aujourd’hui.

voir:

Alhazen, la camera oscura et la généalogie arabe de l’Occident

[report depuis « Cerca blogue! », 22 avril 2013]

Hier soir, au retour du beau concert d’Anupama Bhagwat à Nice, je trouve dans mon courrier, en commentaire d’un billet de Cercamon sur la perspective, la demande d’une jeune fille de 13 ans concernant la date exacte de l’invention de la perspective. En vérifiant ma réponse, je tombe, dans l’article « Al-Haytham » de la Wikipedia anglaise, sur un fait que j’avais déjà croisé mais auquel je n’avais pas prêté l’attention suffisante: Alhazen aurait été l’inventeur, vers l’an 1000, de la chambre noire – en cohérence avec son invention de l’optique moderne fondée sur les trajets de la lumière du vu vers l’oeil.

Ainsi la généalogie des images qui remplissent notre monde visible pourrait être contée en trois temps: 1/ invention de la camera oscura et de la théorie optique géométrique vers l’an 1000 en Iraq, 2/ application de l’invention précédente à la représentation: invention de la perspective géométrique en Italie vers 1415, 3/ équipement de la chambre noire avec une surface chimique sensible: invention de la photographie en France en 1826. Alhazen, Brunelleschi, Niepce.

Ce rôle de la science arabe dans la génèse d’un des traits essentiels de l’Occident, n’est pas ignoré, qu’Alhazen fut l’inventeur de l’optique moderne est connu depuis toujours, pourrait-on dire, depuis sa traduction en latin à la fin du moyen-âge, pourtant on peut le dire méconnu.
Ce qui me ramène à une question qui me tourne: les faits concernant le rôle de l’aire arabo-musulmane dans la génèse de la science moderne sont bien connus, même si le dossier continue de s’étoffer. Comment se fait-il que ces faits accessibles facilement à qui cherche à savoir, ne cristallisent pas? Comment se fait-il qu’il est encore possible de dire d’un ton docte et assuré, comme le fait Jean-Claude Casanova sur France-Culture il y a quelques temps, que les arabo-musulmans n’ont été que les transmetteurs de la science gréco-latine?

Il y a une explication qui vient assez vite: l’Occident ne veut tout simplement pas voir ce qu’il doit à ce qu’il pense comme extérieur à lui, à ce qu’il a constitué en face de lui comme son rival vaincu et inférieur. Evidemment cette explication a beaucoup de vrai. Je vois une autre explication complémentaire: le relativisme post-moderne disqualifie le récit global, au moment même où il serait possible et nécessaire de le décentrer et de l’ouvrir à des acteurs non-occidentaux. Et ça, c’est un peu pathétique.

Alhazen et la perspective

Abu Ali al-Hasan Ibn al-Haitham al Basrî (965–1040) (أبو علي الحسن بن الهيثم البصري Alhacen ou Alhazen) – extrait de l’article de la Wikipedia

Son livre Kitab al-Manazir (Livre de l’Optique) fut traduit en latin au Moyen-Age comme le fut son livre sur les couleurs du couchant. Il traîta longuement de la théorie de divers phénomènes physiques comme les ombres, les éclipses, l’arc-en-ciel et spécula sur la nature physique de la lumière. Il est le premier à décrire correctement les différentes parties de l’oeil et à donner une explication scientifique du processus de la vision. Il essaya aussi d’expliquer la vision binoculaire et donna une explication correcte de l’accroissement apparent de la taille du soleil et de la lune lorsqu’ils sont proches de l’horizon. Il est connu pour être le premier à utiliser la camera oscura. Il contredit la théorie de la vision de Ptolémée et Euclide selon quoi les objets sont vus par des rayons de lumière émanant des yeux; selon lui les rayons proviennent de l’objet vu et non de l’oeil. Du fait de ces importantes recherches en optique, il a été considéré comme le père de l’optique moderne.

(Commentaire, conséquences et circonstances: Alhazen, la camera oscura et la généalogie arabe de l’Occident.)