Les babouins lecteurs (lecture et langage) 1/2

(Reporté depuis Lettrures le 22 août 2021)

Il vient de paraître dans Science les résultats des travaux d’une équipe de chercheurs marseillais sur les capacités de lecture des babouins[1].

« Les capacités de lecture des babouins »! On est habitués aux discussions et polémiques touchant les aptitudes linguistiques ou pré-linguistiques des grands singes (apes) mais la lecture! les babouins!

La note de vulgarisation du site de mce.tv par quoi je suis arrivé à cet article (et où j’ai pris l’illustration de ce billet) annonce même: « Des babouins de Guinée capable de lire des mots comme dans « La planète des singes » ».

Sensationnalisme journalistique: les babouins de Guinée sont loin de lire des livres, « comme dans La Planète des singes », et si l’article original parle d’orthographe (« Orthographic Processing in Baboons »), il ne s’agit pas de l’orthographe au sens courant. Le mot prend ici un sens particulier, pertinent dans le domaine des études sur les processus neuronaux de la lecture, à savoir la capacité d’identifier les lettres individuelles et de traiter leurs positions dans un mot[2]. Il n’en reste pas moins que les résultats de l’équipe marseillaise sont passionnants et qu’ils remettent en cause les idées reçues sur le rapport entre le langage et la lecture.

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Husserl, l’Origine de la géométrie: sur l’écriture

L’Origine de la géométrie / Edmund Husserl; trad. et intr. / Jacques Derrida.- PUF, 1962

pp. 185-187:

Maintenant, il faut encore considérer que l’objectivité de la formation idéale n’est pas encore parfaitement constituée par une telle transmission actuelle [linguistique] de ce qui est produit originairement en quelqu’un, à quelqu’un d’autre qui le reproduit originairement. Il lui manque la présence perdurante des « objets idéaux », qui persistent aussi dans les temps où l’inventeur et ses associés ne sont plus éveillés à un tel échange ou en général quand ils ne sont plus en vie. Il lui manque l’être-à-perpétuité, demeurant même si personne ne l’a effectué dans l’évidence.
C’est la fonction décisive de l’expression linguistique écrite, de l’expression qui consigne, que de rendre possible les communications sans allocution personnelle, médiate ou immédiate, et d’être devenue, pour ainsi dire, communication sur le mode virtuel. Par là, aussi, la communautisation de l’humanité franchit une nouvelle étape. Les signes graphiques, considérés dans leur pure corporéité, sont objets d’une expérience simplement sensible et se trouvent dans la possibilité permanente d’être, en communauté, objets d’expérience intersubjective. Mais en tant que signes linguistiques, tout comme les vocables linguistiques, ils éveillent leurs significations courantes. Cet éveil est une passivité, la signification éveillée est donc passivement donnée, de façon semblable à celle dont toute activité, jadis engloutie dans la nuit, éveillée de façon associative, émerge d’abord de manière passive en tant que souvenir plus ou moins clair. Comme dans ce dernier cas, dans la passivité qui fait ici problème, ce qui est passivement éveillé doit être pour ainsi dire, converti en retour dans l’activité correspondante: c’est la faculté de réactivation, originairement propre à tout homme en tant qu’être parlant. Ainsi s’accomplit donc, grâce à la notation écrite, une conversion du mode-d’être originaire de la formation de sens, [par exemple] dans la sphère géométrique, de l’évidence de la formation géométrique venant à énonciation. Elle se sédimente, pour ainsi dire. Mais le lecteur peut la rendre de nouveau évidente, il peut réactiver l’évidence.

Derrida

On trouve encore sur le site de France-Culture une récapitulation des émissions consacrées à Jacques Derrida (donc, derrière les liens ces émissions elles-mêmes). Parmi elles, l’émission « Du jour au lendemain » (29.12.1994) où Alain Veinstein s’entretient avec Derrida à propos de son livre « Force de loi », où il s’agît justement (voir ma note sur Yehoshoua Leibowitz) du fondement non rationnel de la justice. Il y est question aussi de la « psyché judéo-allemande », à propos de Benjamin et de Carl Schmidt, dont j’aimerais voir dans Maïmonide et Kant les figures tutélaires.