Découvertes tardives

Je découvre, tardivement, Michel Zink à écouter, par petits bouts, le soir avant de m’endormir la plupart du temps, ses conférences du collège de France sur le Graal. Je m’imaginais que ce serait une plongée érudite dans l’univers lointain et exotique du moyen-âge littéraire (où j’aime me promener de temps en temps, voire m’égarer) mais c’est autre chose que je trouve, une réflexion sur la mystique et son paradoxe. La question que se pose MZ est: « Comment se fait-il que les chevaliers du Graal se mettent en quête de celui-ci à partir du moment et seulement à partir du moment où ils l’ont déjà rencontré? » où il retrouve l’écho d’une aporie plus générale: « Tu ne Me chercherais pas si tu ne M’avais déjà trouvé. »

Et par l’intermédiaire de Michel Zink, je découvre, plus tardivement encore, parce que souventes fois rencontrée mais à chaque fois négligée, Simone Weil. Ce que je percevais chez elle de dolorisme, voire de masochisme, m’avait à chaque fois repoussé. A la citer longuement dans sa seconde conférence, MZ m’oblige à l’écouter puis à me renseigner plus précisément et ce que je découvre, pour l’instant par des pages de citations sur le web, me fiche un coup: l’intelligence, la justesse et la simplicité, l’actualité de ce que je lis, aussi de voir exprimer clairement des pensées qui en moi insistent depuis longtemps mais sous des formes confuses.

Ibn ‘Arabî et Averroès

Futûhât, I:

Un jour, à Cordoue, j’entrai dans la maison d’Abûl l-Wâlid Ibn Rushd, cadi de la ville, qui avait manifesté le désir de me connaître personnellement parce ce que ce qu’il avait entendu à mÍon sujet l’avait fort émerveillé, c’est-à-dire les récits qui lui étaient arrivés au sujet des révélations que Dieu m’avaient accordées au cours de ma retraite spirituelle. Aussi, mon père, qui était un de ses amis intimes, m’envoya chez lui sous le prétexte d’une commission à lui faire, mais seulement pour donner ainsi l’occasion à Averroës de converser avec moi. J’étais en ce temps-là un jeune adolescent imberbe. A mon entrée, le philosophe se leva de sa place, vint à ma rencontre en me prodiguant les marques démonstratives d’amitié et de considération, et finalement m’embrassa. Puis il me dit: « Oui. » Et moi à mon tour, je lui dis: « Oui. » Alors sa joie s’accrut de constater que je l’avais compris. Mais ensuite, prenant moi-même conscience de ce qui avait provoqué sa joie, j’ajoutai: « Non. » Aussitôt, Averroës se contracta, la couleur de ses traits s’altéra, il sembla douter de ce qu’il pensait. Il me posa cette question: « Quelle sorte de solution as-tu trouvée par l’illumination et l’inspiration divine? Est-ce identique à ce que nous dispense à nous la réflexion spéculative? » Je lui répondis: « Oui et non. Entre le oui et le non les esprits prennent leur vol hors de leur matière, et les nuques se détachent de leur corps. » Averroës pâlit, je le vis trembler; il murmura la phrase rituelle: il n’y a de force qu’en Dieu, – car il avait compris ce à quoi je faisais allusion.

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Connaissance et savoir en Islam

Henry Corbin, Histoire de la philosophie islamique.– Gallimard, 1964.

Pour Sohravardî, une expérience mystique, sans formation philosophique préalable, est en grand danger de s’égarer; mais une philosophie qui ne tend ni n’aboutit à la réalisation spirituelle, est vanité pure. Aussi le livre qui est le vade-mecum des philosophes « orientaux » (le Kitâb Hikmat al-Ishrâq) debute-t-il par une réforme de la Logique, pour s’achever sur une sorte de mémento d’extase.

Figure du mystique

La figure du mystique n’est plus propice à notre temps. La propagation brouillonne de la mystique naturelle (elle sans doute qui trouve en notre temps un milieu propice: je soupçonne que notre temps est un de ceux où l’expérience mystique est la plus commune, et où de se répandre elle ne trouve plus à s’incarner) ne trouve plus de système symbolique (dogmatique-légal) pour la tendre.
Il faudrait retrouver ce passage des Akhbar de Hallâj, dans les premiers temps de la mystique musulmane, où celui-ci loue la foi de celui qui l’envoie au supplice.