sur le tenu de la langue et son relâchement (un mea culpa)

En buvant le café, j’écoute une émission sur la catastrophe de Fukushima[1]. Essentiellement un commentaire d’images: extraits d’émissions télévisées, vidéos prises au téléphone portable… Le commentateur, un homme jeune d’après sa voix, un journaliste ou universitaire, parle ce qu’on appellerait un très mauvais français, un français relâché et mal maîtrisé, comme c’est de plus en plus souvent le cas à la radio (sur France-Culture), au point d’évoquer quelque chose comme une norme sournoise[2], mais cette fois, comme le locuteur parle seul, sans contexte de conversation, sans interlocuteur, l’effet est très fort, pénible, à la fois comme une musique jouée faux et une mauvaise musique qui alignerait des poncifs.

Il m’est arrivé d’interrompre l’écoute au milieu d’une émission à cause de ça, de cet effet pénible mais ce matin j’insiste un peu, à cause du sujet et parce que le propos lui-même est intéressant, même si mon attention est à demi captée par la qualité de la langue. Je remarque plusieurs choses: les fautes de syntaxe, évidemment, les prépositions mal employées, etc. mais aussi l’emploi de mots et de façons de dire empruntés au langage parlé familier, l’utilisation de « c’est génial », par exemple, dans un contexte non exclamatif, et d’autre part le recours fréquent au « je », à l’inclusion dans l’énonciation de son sujet.

Cette dernière caractéristique est, me semble-t-il, très fréquente dans ce type de situation, d’utilisation d’une langue peu soutenue (relâchée et/ou mal maîtrisée) dans un contexte savant. L’effet en est d’abord désagréable, on y perçoit spontanément, outre l’ostentation incongrue de la personne, de la prétention mais à remarquer que ce recours au « je » se produit dans les moments les plus savants du discours (et l’incongruité est d’autant plus sensible lorsque, comme cela arrive souvent, la proposition n’est pas particulièrement personnelle, lorsqu’elle répète une thèse partagée par les spécialistes du domaine savant[3]) et je me dis alors que loin d’être l’indice d’une prétention, ces recours au « je » (« c’est ce que j’appelle… ») signalent plutôt une insécurité, viseraient une fonction analogue aux « me semble-t-il », « selon moi », « à mon humble avis », d’une énonciation plus maîtrisée, qui sont également des recours au sujet mais codifiés ceux-là et directement compris comme une façon de relativiser ce que la proposition pourrait avoir de trop assuré, de trop dogmatique, comme le contraire d’une prétention donc. Tout se passe comme si la maîtrise de la langue avait pour effet de libérer le sujet énonciateur de lui-même, de le dés-enfermer d’en lui.

Je remarque également que l’expression elle-même est relâchée, l’articulation molle et approximative. Et je pense à S., qui était chez nous ces derniers jours, comme elle corrigeait inlassablement, avec une douce patience, son grand fils autiste, pour lui faire articuler ses paroles, à la fois phoniquement « Articule! » et linguistiquement « Mets des mots, fais une phrase! », souci, soin, travail qu’elle ne réserve d’ailleurs pas à son aîné mais dont profitent les cadets (« On ne dit pas « hein », on dit « comment » ou « pardon »! »). Et, du coup, je me souviens d’A., il y a bien longtemps, que je moquais lorsqu’elle corrigeait sa fille si elle omettait le « ne » de la négation. J’étais alors sous le coup de l’optimisme linguistique des années 70. Avec la distance, c’est plutôt moi que je trouverais ridicule et prétentieux dans l’occasion.

Je ne trouve pas dans mon souvenir de scènes analogues où ce serait le père qui prendrait ce soin, sinon de façon très occasionnelle, de corriger la « démarche » linguistique de ses enfants[4]. Et si mon observation est avérée, ce serait bien aux mères que reviendrait majoritairement le rôle d’imposition de la loi linguistique, léchant leurs oursons pour les faire devenir des vrais sujets parlants, marchant droit et désenglués de leur « je ».

  1. la note initiale a été prise en août 2012
  2. au point de rendre parfois désagréable ou ridicule l’écoute de vieilles émissions où à l’inverse la norme était une d’une langue calquée sur l’écrit.
  3. Et lors même que la proposition est personnelle, qu’elle soit de nature savante la destinerait à devenir impersonnelle…
  4. « démarche » ici à la limite de la métaphore: c’est dans le même mouvement que S. enjoignait à son fils de lever les pieds en marchant, et de façon générale, ne sont-ce pas des mères que l’on entend le plus souvent les injonctions de se tenir droit, de ne pas poser ses coudes sur la table, etc.?

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