Stupide obstination (Freud, Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort, 1915)

… nous avons constaté chez nos concitoyens du monde un autre symptôme qui ne nous a peut-être pas moins surpris et effrayés que la baisse, si douloureuse pour nous, de leur niveau moral. Je fais allusion à leur manque d’intelligence, à leur stupide obstination, à leur inaccessibilité aux arguments les plus convaincants, à la crédulité enfantine avec laquelle ils acceptent les affirmations les plus discutables. (…) Notre intellect ne peut travailler efficacement que pour autant qu’il est soustrait à des influences affectives trop intenses ; dans le cas contraire, il se comporte tout simplement comme un instrument au service d’une volonté, et il produit le résultat que celle-ci lui inculque.

… les hommes les plus intelligents perdent subitement toute faculté de comprendre et se comportent comme des imbéciles, dès que les idées qu’on leur présente se heurtent chez eux à une résistance affective, mais que leur intelligence et leur faculté de comprendre se réveillent, lorsque cette résis­tance est vaincue.

Ils ne mettent en avant les intérêts que pour rationaliser leurs passions, pour pouvoir justifier la satisfaction qu’ils cherchent à leur accorder.

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Arnold Schönberg à Vassili Kandinsky: « ne voir dans les actions des juifs que le mauvais et dans leurs mauvaises actions que le juif… »

Au retour de l’exposition « Arnold Schönberg: Peindre l’âme » au musée d’art et d’histoire du judaïsme. Le petit film de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, « Einleitung zu Arnold Schoenbergs Begleitmusik zu einer Lichtspielscene) », est projeté au bout du parcours, un parcours qui me fait découvrir le lien étroit et l’amitié qui ont uni Arnold Schönberg et Vassili Kandinsky. La plus grande partie du film est consacrée à une lecture de deux lettres d’Arnold Schönberg à son ami Kandinsky.

Schönberg écrit à Kandinsky pour refuser l’invitation de rejoindre le Bauhaus. Les manifestations d’antisémitisme qui se sont multipliées au cours de l’année et des propos rapportés d’Alma Mahler lui font comprendre cette invitation comme une concession d’exception, un exemption de judaïté. C’est cette exemption qu’il refuse.[1]

Converti au protestantisme en 1898, il se reconvertira au judaïsme en 1933, à Paris.

Lettre du 19 avril 1923:

Car ce que j’ai été contraint d’apprendre l’année passée, je l’ai enfin compris et je ne l’oublierai jamais. À savoir que je ne suis pas un Allemand, pas un Européen, pas même peut-être un être humain (au moins les Européens me préfèrent les pires de leur race), mais que je suis juif.

Cela me convient! Aujourd’hui je ne veux plus du tout être une exception; je n’ai rien contre qu’on m’entasse avec tous les autres dans un pot. Parce que j’ai vu que de l’autre côté (qui ne m’est certainement plus un modèle) tout est aussi dans un pot. J’ai vu que quelqu’un avec qui je croyais être au même niveau a recherché la communauté du pot, j’ai entendu dire que même un Kandinsky ne voit dans les actions des juifs que le mauvais et dans leurs mauvaises actions que le juif et là j’abandonne l’espoir d’une inter-compréhension. C’était un rêve. Nous sommes deux sortes différentes d’hommes. Définitivement![2][3]

Lettre du 19 avril 1923

Pourquoi dit-on des juifs qu’ils sont comme sont leurs trafiquants?
Dit-on aussi des aryens qu’ils sont comme sont leurs pires éléments?
Pourquoi les aryens sont-ils mesurés d’après Goethe, Schopenhauer, etc..
Pourquoi ne dit-on pas des juifs qu’ils sont comme Mahler, Altenberg, Schönberg et beaucoup d’autres?
Pourquoi, si vous avez un sentiment pour les êtres humains, êtes-vous un politicien? Où celui-ci ne doit pas tenir compte des êtres humains mais seulement de l’objectif de son parti?[4]

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Pound: « I tried… »

Ces moments de beauté dans le canto 13: « the old swimming hole… » lorsque une enfance américaine surgit d’un regard chinois à la poursuite d’un son[1], ou la toute fin:

The blossoms of the apricot
blow from the east to the west,
And I have tried to keep them from falling.
« Les fleurs d’abricotier
volent de l’est vers l’ouest
Et j’ai essayé d’empêcher leur chute.”

Qui me rappelle, à le relire aujourd’hui, ce fragment pour le canto 123 (?) resté inachevé:

That I lost my center fighting the world.
The dreams clash
and are shattered—
that I tried to make a paradiso
terrestre,

un bilan, amer, un bilan de faillite mais pas vraiment un mea culpa ou un acte de repentance.

Au cours d’un échange avec Alan Ginsberg, en octobre 1967, Pound tirait ce bilan dans des termes plus prosaïques et concrets:

« … my worst mistake was the stupid suburban anti-Semitic prejudice, all along that spoiled everything … I found after seventy years that I was not a lunatic but a moron … I should have been able to do better … »

« … ma pire erreur aura été le stupide préjugé banlieusard antisémite, tout du long qui a tout gâché… Après 70 années j’ai compris que je n’étais pas un fou mais un imbécile… J’aurais dû être pouvoir faire mieux… »

Cette pathétique prise de conscience, cette tardive lucidité, n’adviennent à Pound qu’à la toute fin de sa vie, au temps de son silence[2] (dont il disait qu’il l’avait capturé). Il en était certainement très loin au moment de la composition du canto 13, dans les années 20, à un moment où au contraire il construisait la conviction, l’assurance qui le mettra 20 ans plus tard devant les micros de Mussolini.

Et pourtant, si le canto 13, autour de la figure de Confucius, est bien construit sur une tranquille assurance éthico-politique, assurance qui va jusqu’à se poser elle-même en obligation éthique[3], il se termine par ce constat mélancolique, à l’allure de bilan: « i tried », constat d’échec, puisqu’on ne saurait empêcher la chute des pétales d’abricotier, le même « I tried » que dans le draft de la fin, et constat qui semblerait en rupture totale avec ce qui le précède…

  1. And Tian said, with his hand on the strings of his lute
    The low sounds continuing
    after his hand left the strings,
    And the sound went up like smoke, under the leaves,
    And he looked after the sound:
    « The old swimming hole,
    « And the boys flopping off the planks,
    « Or sitting in the underbrush playing mandolins. »
  2. voir ici: Le silence d’Ezra Pound (Guy Davenport)
  3.  but à man of fifty who knows nothing, is worthy of no respect

demeures divines

La Fabrique cercamondine

Nous sortions du café sur la place du village de Berre. Le soleil, qui éclaire encore le village lorsque toute la vallée est recouverte d’ombre, le soleil ce soir était d’hiver et ne chauffait pas.

Le soleil qui à notre arrivée éclairait encore les façades au bord du village, à ce moment avait disparu derrière la chaîne du Férion.

A notre droite, vers le nord, au-dessus du panorama bruni par l’étalement de la nuit, les vallées, les croupes, les crêtes, les baux, noirs les morceaux des forêts, les premières éminences, les cols, tout ce monde des premiers mouvements des Alpes, déjà gagnés par la nuit sous un ciel épuisé à travers quoi poussaient déjà quelques étoiles, nous avons vu, au-dessus de la nuit, dans une lumière rose et mauve qui y semblait chez elle, éternellement, les neiges du Mercantour. Les demeures divines…

Les demeures divines au-dessus des champs de pierre.

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À propos d’un Nobel | Entendre et comprendre la poésie

Moulins à paroles (M@P)

Lorsque je me trouve près de quelqu’un, surtout lorsque c’est la première fois que je rencontre cette personne, et que nous conversons, il me semble que je ne vois pas bien son visage, que celui-ci m’apparait de manière confuse, dans un halo. Si bien que, si je la rencontre de nouveau, ne fût-ce que quelques jours plus tard, le risque est grand que je ne la reconnaisse pas. Et cette personne en sera alors fâchée, comme si la première fois que nous nous sommes vus, je n’avais pas fait bien attention à elle, je l’avais négligée, alors que c’est au contraire quelque chose de l’ordre de l’émotion, de la pudeur, et peut-être de l’amour, qui m’a empêché de mieux la voir, ou de mieux la regarder. Comme si son visage avait été un soleil qui m’avait ébloui. Dans les représentations qu’on donne de Méduse, son visage, dont on sait qu’il a le pouvoir…

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Laudator Temporis Acti: Reading Only the Beginning of Long Books

« Dans l’antiquité, comme aujourd’hui, seule une petite partie de ceux qui commençaient à lire de longs livres les finissaient effectivement. Malgré le sage conseil du Solon …

Source : Laudator Temporis Acti: Reading Only the Beginning of Long Books

The biggest threat to democracy? Your social media feed | World Economic Forum

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