Pierre Klossowski: langue vivante et langues mortes

…or, c’est en nous que fulgure l’astre éclaté, c’est dans les ténèbres de nos mémoires, dans la grande nuit constellée que nous portons dans notre sein, mais que nous fuyons dans notre fallacieux grand jour. Là nous nous confions à notre langue vivante. Mais parfois se glissent entre deux mots d’usage quotidien, quelques syllabes des langues mortes: mots-spectres qui ont la transparence de la flamme en plein midi, de la lune dans l’azur ; mais dès que nous les abritons dans la pénombre de notre esprit ils sont d’un intense éclat: qu’ainsi les noms de Diane et d’Actéon restituent pour un instant leur sens caché aux arbres, au cerf altéré, à l’onde, miroir de l’impalpable nudité.

(Le Bain de Diane, Pauvert, 1956, p. 8)

Les tombes corses, Sebald, Arendt

sur la route entre Poretta et Corti

Sebald (Campo Santo)

On trouve ainsi partout, da paese a paese, des petites demeures pour les morts: chambres funéraires et mausolées, ici sous un châtaignier, là dans une oliveraie pleine de lumière mouvante et d’ombre, au milieu d’un lit de citrouilles, dans un champ d’avoine ou sur un coteau envahi par le feuillage plumeux de l’aneth jaune-vert. Dans de tels lieux, qui sont souvent particulièrement beaux et offrent une bonne vue sur le territoire de la famille, le village et le reste des terres locales, les morts étaient toujours en quelque sorte chez eux, n’étaient pas envoyés en exil et pouvaient continuer à veiller sur les limites de leur propriété. Lire la suite

Le concert des oiseaux (Vinciane Despret: Habiter en oiseau)

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/e/ea/Conference_of_the_birds.jpg

Le merle avait commencé à chanter. Quelque chose lui importait et plus rien d’autre, à ce moment-là, n’existait que le devoir impérieux de donner à entendre. Saluait-il la fin de l’hiver ? Chantait-il sa joie d’exister, de se sentir revivre ? Adressait-il une louange au cosmos ? Les scientifiques ne pourraient sans doute pas l’énoncer de cette manière. Mais ils pourraient affirmer que toutes les forces cosmiques d’un printemps naissant ont offert au merle les premières conditions de sa métamorphose.

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Nietzsche, la séduction des mots (Jenseits… § 16)

Caspar David Friedrich. : Der Wanderer über dem Nebelmeer

Il y a toujours encore d’inoffensifs introspectifs qui croient qu’il y a des « certitudes immédiates », par exemple « je pense », ou, comme c’était la superstition de Schopenhauer, « je veux »: comme si ici la connaissance obtenait de saisir son objet pur et nu, comme « chose en soi », et que ni du côté du sujet ni du côté de l’objet n’intervenait de falsification. Que cependant « certitude immédiate », tout comme « connaissance absolue » ou « chose en soi », enferment en soi une contradictio in adjecto, je le répèterai sans arrêt: c’est qu’il faut enfin se libérer de la séduction des mots. Lire la suite

Gilles Deleuze: discussion et conversation

Qu’est-ce que la philosophie ? (1991):

le philosophe a fort peu le goût de discuter. Tout philosophe s’enfuit quand il entend la phrase : on va discuter un peu. Les discussions sont bonnes pour les tables rondes, mais c’est sur une autre table que la philosophie jette ses dés chiffrés. Lire la suite

Franz Rosenzwzeig, « langue écrite » et traduction (Die Schrift und Luther, 1926)

Les langues peuvent pendant des siècles être accompagnées de l’écrit, sans qu’il surgisse ce qu’on désigne avec la très curieuse expression de « langue écrite » […] Lire la suite