L’amnésie infantile, les mots et les choses (César Aira)

Un adulte voit un oiseau voler, et son esprit immédiatement dit « oiseau ». L’enfant cependant voit quelque chose qui non seulement n’a pas de nom mais qui n’est même pas une chose sans nom: c’est (…) un continu sans limite qui participe de l’air, des arbres, de l’heure, du mouvement, de la température, de la voix de sa mère, de la couleur du ciel, de presque tout.

César Aira, A brick wall[1] : l’amnésie infantile[2]

Ce phénomène,ce qu’on appelle l' »amnésie infantile », l’oubli total où tombent les premières années de la vie, est un phénomène frappant qui a fait l’objet de diverses explications et interprétations. Pour ma part je souscrit à celle du docteur Schachtel[3] que je résume ci-dessous:
Les petits enfants manquent des moules linguistiques ou culturels dans lesquels accueillir leurs perceptions. La réalité entre en eux torrentiellement, sans passer par les filtres schématisants que sont les paroles et les concepts. Peu à peu ils vont incorporer les moules, et la réalité qu’ils expérimentent va se stéréotyper en conséquence, elle se fait linguistique, et dans la même mesure rappelable, en tant qu’elle s’est moulée dans le dépôt [mémoriel] conscient. Toute cette première étape de réalité brute se perd, puisque les choses et les sensations n’avaient pas de limites ni de formats établis. L’absorption immédiate de la réalité, que cherchent en vain mystiques et poètes, c’est l’activité quotidienne de l’enfant. Tout ce qui vient ensuite est son inévitable appauvrissement. Une chose se paie avec l’autre. Nous devons appauvrir et schématiser pour pouvoir conserver le dépôt, autrement nous vivrions dans un perpétuel présent extrêmement inefficace. Même ainsi, il est triste de voir tout ce qui a été perdu: d’une part la capacité d’absorber le monde dans sa plénitude, avec toutes ses richesses et ses nuances, de l’autre la matière absorbée alors, trésor perdu de ne s’être pas accumulé dans des cadres récupérables.
Le livre du docteur Schachtel, en sa sèche éloquence scientifique, si convaincante, évite une poésie qui ici ne pourrait être que fausse poésie. Il évite aussi de donner des exemples, qui le conduiraient inévitablement à la falsification poétique. La poésie est faite de mots, et chaque mot est un exemplaire de ce même mot dans sa fonction utilitaire. Pour donner un exemple précis, chaque mot devrait être accompagné de l’énumération chaotique qui couvrirait, ou au moins suggèrerait, l’univers. Un adulte voit un oiseau voler, et son esprit immédiatement dit « oiseau ». L’enfant cependant voit quelque chose qui non seulement n’a pas de nom mais qui n’est même pas une chose sans nom: c’est (et même ce verbe est à utiliser avec prudence) un continu sans limite qui participe de l’air, des arbres, de l’heure, du mouvement, de la température, de la voix de sa mère, de la couleur du ciel, de presque tout. Et de même pour toutes les choses et faits, c’est-à-dire pour ce que nous appelons choses et faits. C’est quasiment un programme artistique, ou quelque chose comme le modèle ou la matrice de tout programme artistique. Plus encore: la pensée, lorsqu’elle s’efforce d’examiner ses racines, peut être en train d’essayer, même sans le savoir, de retourner à son inexistence, ou du moins d’essayer de démonter les pièces qui la composent pour voir quelles richesses sont derrière.

Texte original:

Este fenómeno, la llamada «amnesia infantil», el olvido total en que caen los primeros años de vida, es un fenómeno llamativo, que ha sido objeto de distintas explicaciones e interpretaciones. Por mi parte, suscribo la del doctor Schachtel, que resumo a continuación:
Los niños pequeños carecen de moldes linguisticos o culturales en los que acomodar sus percepciones. La realidad entra en ellos torrencialmente, sin pasar por los filtros esquematizantes que son las palabras y los conceptos. Poco a poco van incorporando los moldes, y la realidad que experimentan se va estereotipando consiguientemente, se va haciendo linguística, y en la misma medida recordable, en tanto se ha amoldado al registro consciente. Toda esa primera etapa de realidad en bruto se pierde, pues las cosas y las sensaciones no tenían límites ni formatos establecidos. La absorción inmediata de la realidad, que buscan en vano místicos y poetas, es la actividad cotidiana del niño. Todo lo que viene después es su inevitable empobrecimiento. Una cosa se paga con la otra. Necesitamos empobrecer y esquematizar para poder conservar el registro, de otro modo viviríamos en un perpetuo presente sumamente ineficaz. Aun así, es triste ver todo lo que se ha perdido: por un lado, la capacidad de absorber el mundo en su plenitud, con todas sus riquezas y matices; por otro, la materia absorbida entonces, tesoro perdido por no haberse acumulado en marcos recuperables.
El libro del doctor Schachtel, en su seca elocuencia científica, tan convincente, evita una poesía que aquí no podría ser sino falsa poesía. También evita dar ejemplos, que lo llevarían inevitablemente a la falsificación poética. La poesía está hecha de palabras, y cada palabra es un ejemplo de esa misma palabra en su función utilitaria. Para dar un ejemplo cabal, cada palabra debería estar acompañada de la enumeración caótica que abarcara, o al menos sugiriera, el universo. Un adulto ve un pájaro volando, y su mente al punto dice «pájaro». El niño en cambio ve algo que no sólo no tiene nombre sino que ni siquiera es una cosa sin nombre: es (y aun este verbo habría que usarlo con cautela) un continuo sin límites que participa del aire, de los árboles, de la hora, del movimiento, de la temperatura, de la voz de su madre, del color del cielo, de casi todo. Y lo mismo con todas las cosas y hechos, es decir, con lo que nosotros llamamos cosas y hechos. Es casi un programa artístico, o algo así como el modelo o matriz de todo programa artístico. Más aún: el pensamiento, cuando se esfuerza por investigar sus raíces, puede estar tratando, aun sin saberlo, de volver a su inexistencia, o al menos tratando de desarmar las piezas que lo componen para ver qué riquezas hay detrás.


  1. Madrid: Del Centro Editores, 2012, repris dans Relatos reunidos, 2013, réédités en 2016 sous le titre El cerebro musical
  2. ma traduction
  3. Ernst Schachtel, psychanalyste et enseignant (Berlin 1903 – New York 1975). Son article sur l’amnésie infantile, « On Memory and Childhood Amnesia » est paru paru en 1947 dans la revue Psychiatry (vol. 10, 1). Le livre auquel Aira fait allusion plus loin est sans doute Metamorphosis, publié chez Routledge en 1959.

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