W. G. Sebald: Guerre aérienne et littérature (1997) – 1. destruction

p. 35. En quelques minutes. sur une surface de quelque vingt kilomètres carrés, des incendies s’étaient déclarés partout, qui se rejoignirent si vite qu’un quart d’heure après le largage des premières bombes tout l’espace aérien, aussi loin qu’on pouvait voir, n’était qu’une mer de flammes. Et cinq minutes plus tard, à une heure vingt, un brasier s’éleva, d’une intensité que personne jusqu’alors n’aurait crue possible. Le feu qui montait maintenant à deux mille mètres dans le ciel aspirait l’oxygène avec une telle puissance que l’air déplacé avait la force d’un ouragan et bruissait comme de gigantesques orgues dont on aurait simultanément actionné tous les registres. L’incendie fit rage pendant trois heures. Au maximum de sa force, la tempête arracha les toits et les pignons des façades, fit tournoyer dans les airs et emporta poutres et panneaux d’affichage entiers, déracina les arbres et balaya les gens transformés en torches vivantes. Les flammes hautes comme des maisons jaillissaient des façades qui s’effondraient, se répandaient dans les rues comme un raz-de-marée à une vitesse de cent cinquante kilomètres-heure, tourbillonnaient en rythmes étranges sur les places et esplanades. Dans certains canaux, l’eau brûlait. Les vitres des wagons de tramway fondaient, les réserves de sucre bouillaient dans les caves des boulangeries. Ceux qui avaient fui leurs refuges s’enfonçaient, avec des contorsions grotesques, dans l’asphalte fondu qui éclatait en grosses bulles.

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(traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau)

p. 43. » Les rats et les mouches étaient les maîtres de la ville. Les rats, aussi gras qu’effrontés, s’ébattaient dans les rues. Mais les mouches étaient plus répugnantes encore; grosses, verdâtres, comme on n’en avait encore jamais vu. Par essaims, elles se vautraient sur les pavés, s’accouplaient, les unes sur les autres, sur les pans de mur, et se chauffaient, rassasiées et engourdies, contre les débris de vitres. » (Nossack)

p. 47. A Cologne, à la fin de la guerre, le paysage de ruines est par endroits déjà transformé par la végétation qui s’est mise à proliférer; et les rues se dessinent dans le nouveau paysage, tels de paisibles chemins creux de campagne.

p. 48. À l’automne 1943, quelques mois après le grand incendie, de nombreux arbres et buissons de Hambourg, en particulier les marronniers et les lilas, fleurirent une seconde fois.

Nossack relate avoir vu, à son retour à Hambourg quelques jours après le raid, “dans une maison isolée et intacte au milieu du désert de décombres, une femme en train de nettoyer les vitres”. Il crut voir une folle, écrit-il, et il commente : “La même chose s’est produite quand nous avons vu des enfants arracher les mauvaises herbes et ratisser un jardinet devant une maison. C’était si incompréhensible que nous le racontâmes à d’autres comme une chose inconcevable. Et un après-midi nous nous trouvâmes dans un faubourg parfaitement intact. Les gens étaient assis au balcon et buvaient leur café. »

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