W. G. Sebald: Guerre aérienne et littérature (1997) – 3. Allemands

p. 38. Le réflexe quasi naturel, dicté par des sentiments de honte et de défi à l’égard des vainqueurs, était de se taire et de tourner le dos. Stig Dagerman, correspondant pour l’Allemagne du journal Expressen à l’automne 1946, écrit de Hambourg que durant un quart d’heure, entre Hasselbrook et Landwehr, il a traversé dans un train roulant à vitesse normale un paysage lunaire, et que dans cette contrée désolée, sans doute “l’un des champs de ruines les plus affreux de toute l’Europe”, il n’a pas aperçu âme qui vive. “Le train, écrit-il, était bondé, comme tous les trains allemands, mais personne ne regardait par la fenêtre.” Et l’on avait reconnu en lui l’étranger au fait que lui regardait dehors”. 512R2PW8EWL
(traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau)


p. 16. La destruction totale n’apparaît donc pas comme l’issue effroyable d’une aberration collective mais comme la première étape de la reconstruction réussie. A la suite d’un entretien qu’il a eu à Francfort avec des dirigeants de l’IG Farben, Robert Thompson Pell rend compte de son étonnement face à ces Allemands s’apitoyant sur leur sort, se justifiant en faisant le dos rond, protestant de leur innocence tout en adoptant une attitude de défi pour manifester leur volonté de reconstruire leur pays détruit et de rendre l’Allemagne “plus grande et plus puissante que jamais ».

p. 21. L’absence presque totale de profondes perturbations au sein de la nation allemande incite à conclure que la nouvelle société de la République fédérale s’est tournée, pour ce qui est des expériences qu’elle avait faites, vers l’époque précédente de son histoire, a eu recours à un mécanisme de refoulement parfaitement au point qui lui permet, tout en reconnaissant le délabrement absolu d’où elle a surgi, d’éliminer complètement de son patrimoine affectif, voire d’inscrire au tableau de ses faits glorieux, tout ce qu’elle a réussi à surmonter sans faire preuve de la moindre faiblesse de caractère. Enzensberger montre que l’on ne peut saisir “l’énergie ambivalente des Allemands” si l’on refuse de voir qu’ils ont fait de leur déficience une vertu. “L’inconscience, écrit-il, était la condition de leur succès”.

p. 42. La rareté des observations et des commentaires consacrés à ce sujet s’explique par une tabouisation tacite, que l’on comprend d’autant mieux si l’on songe que les Allemands, qui s‘étaient donné pour tâche de nettoyer et d’hygiéniser l’Europe, devaient lutter contre l’angoisse qui maintenant les envahissait de devenir eux-mêmes ce peuple de rats qu’ils avaient dénoncé.

p. 48. Nossack relate avoir vu, à son retour à Hambourg quelques jours après le raid, “dans une maison isolée et intacte au milieu du désert de décombres, une femme en train de nettoyer les vitres”. Il crut voir une folle, écrit-il, et il commente : “La même chose s’est produite quand nous avons vu des enfants arracher les mauvaises herbes et ratisser un jardinet devant une maison. C’était si incompréhensible que nous le racontâmes à d’autres comme une chose inconcevable. Et un après-midi nous nous trouvâmes dans un faubourg parfaitement intact. Les gens étaient assis au balcon et buvaient leur café. »

p. 51. Berlin. Un observateur anglais se souvient d’une représentation d’opéra dans cette même ville, juste après la signature de l’armistice.“In the midst of such shambles only the Germans, écrit-il avec une admiration pour le moins ambiguë, could produce a magnificent full orchestra and a crowded house of music lovers.”

p. 52. qu’il soit permis de se demander si leur cœur ne se gonflait pas à l’idée que personne encore, dans l’histoire de l’humanité, n’avait placé la barre aussi haut, ni traversé autant d’épreuves que les Allemands.

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