Stefan Zweig: Vienne avant… (Le Monde d’hier: souvenirs d’un Européen, 1942)

La haine entre les pays, les peuples, les couches sociales ne s’étalait pas quotidiennement dans les journaux, elle ne divisait pas encore les hommes et les nations ; l’odieux instinct du troupeau, de la masse, n’avait pas encore la puissance répugnante qu’il a acquise depuis dans la vie publique ; la liberté d’action dans le privé allait de soi à un point qui serait à peine concevable aujourd’hui ; on ne méprisait pas la tolérance comme un signe de mollesse et de faiblesse, on la prisait très haut comme une force éthique.

Le Monde d'hier

Le monde d’hier : souvenirs d’un Européen / Stefan Zweig ; trad… de Serge Niémetz.- Paris : Librairie générale française, 1996

p. 40. seules les prochaines décennies montreront le crime qu’on a commis contre Vienne en s’appliquant à nationaliser et à provincialiser par la violence une ville dont l’esprit et la culture consistaient justement dans la rencontre des éléments les plus hétérogènes, dans son caractère supranational. Car le génie de Vienne – génie proprement musical – a toujours été d’harmoniser en soi tous les contrastes ethniques et linguistiques, sa culture est une synthèse de toutes les cultures occidentales; celui qui vivait et travaillait là se sentait libre de toute étroitesse et de tout préjugé. Nulle part il n’était plus facile d’être un Européen…

p. 41-42. « Vivre et laisser vivre », disait la célèbre maxime viennoise, une maxime qui, encore aujourd’hui, me paraît plus humaine que tous les impératifs catégoriques, et elle s’imposait irrésistiblement à tous les milieux. Riches et pauvres, Tchèques et Allemands, chrétiens et juifs vivaient en paix malgré quelques taquineries occasionnelles, et même les mouvements politiques et sociaux étaient dépourvus de cette haine atroce, legs empoisonné de la Première Guerre mondiale, qui s’est introduite dans le sang de notre époque. (…) même quand Lueger, chef du parti antisémite, fut nommé bourgmestre, rien ne changea dans les relations entre particuliers, et je dois personnellement reconnaître que ni à l’école, ni à l’université, ni dans le monde littéraire, nul ne m’a jamais suscité le moindre embarras ou témoigné le moindre mépris parce que j’étais juif. La haine entre les pays, les peuples, les couches sociales ne s’étalait pas quotidiennement dans les journaux, elle ne divisait pas encore les hommes et les nations ; l’odieux instinct du troupeau, de la masse, n’avait pas encore la puissance répugnante qu’il a acquise depuis dans la vie publique ; la liberté d’action dans le privé allait de soi à un point qui serait à peine concevable aujourd’hui ; on ne méprisait pas la tolérance comme un signe de mollesse et de faiblesse, on la prisait très haut comme une force éthique.

Die Welt von Gestern : Erinnerungen eines Europäers / Stefan Zweig.- Frankfurt : Bertelsmann Lesering, 1962 [1944]

s. 38. erst die nächsten Jahrzehnte werden erweisen, welches Verbrechen an Wien begangen wurde, indem man diese Stadt, deren Sinn und Kultur gerade in der Begegnung der heterogensten Elemente, in ihrer geistigen Übernationalität bestand, gewalttätig zu nationalisieren und zu provinzialisieren suchte. Denn das Genie Wiens – ein spezifisch musikalisches – war von je gewesen, daß es alle volkhaften, alle sprachlichen Gegensätze in sich harmonisierte, seine Kultur eine Synthese aller abendländischen Kulturen; wer dort lebte und wirkte, fühlte sich frei von Enge und Vorurteil. Nirgends war es leichter, Europäer zu sein…

s. 38-39. « Leben und leben lassen » war der berühmte Wiener Grundsatz, ein Grundsatz, der mir noch heute humaner erscheint als alle kategorischen Imperative, und er setzte sich unwiderstehlich in allen Kreisen durch. Arm und reich, Tschechen und Deutsche, Juden und Christen wohnten trotz gelegentlicher Hänseleien friedlich beisammen, und selbst die politischen und sozialen Bewegungen entbehrten jener grauenhaften Gehässigkeit, die erst als giftiger Rückstand vom ersten Weltkrieg in den Blutkreislauf der Zeit eingedrungen ist. (…) selbst als Lueger als Führer der antisemitischen Partei Bürgermeister der Stadt wurde, änderte sich im privaten Verkehr nicht das mindeste, und ich persönlich muß bekennen, weder in der Schule, noch auf der Universität, noch in der Literatur jemals die geringste Hemmung oder Mißachtung als Jude erfahren zu haben. Der Haß von Land zu Land, von Volk zu Volk, von Tisch zu Tisch sprang einen noch nicht täglich aus der Zeitung an, er sonderte nicht Menschen von Menschen und Nationen von Nationen; noch war jenes Herden- und Massengefühl nicht so widerwärtig mächtig im öffentlichen Leben wie heute; Freiheit im privaten Tun und Lassen galt als eine – heute kaum mehr vorstellbare Selbstverständlichkeit; man sah auf Duldsamkeit nicht wie heute als auf eine Weichlichkeit und Schwächlichkeit herab, sondern rühmte sie als eine ethische Kraft.

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