X. une explication

(J’ai mis en ligne la semaine dernière le texte d’une jeune amie décrivant sa pratique d’enseignante précaire (voir le billet sur Cerca blogue!, le texte est ici dans les écrits). J’avais d’abord mis son prénom mais elle m’a demandé de l’enlever pour préserver son anonymat. Comme Christian avait déjà mis en ligne un billet-commentaire sur son blogue, je lui ai écrit pour lui demander de le modifier en conséquence. Il s’en est ensuit un échange dont X., ma jeune amie, a reçu copie. Elle a voulu s’expliquer sur les raisons qu’elle avait de rester anonyme. C’est cet explication que je mets en ligne ci-dessous.)

Bon, on dirait que je vous dois quelques explications à tous les 2 concernant les raisons de cette prudence qui semble vous étonner. Premièrement, mon inquiétude n’était pas d’être « surveillée » mais grillée dans le milieu des universitaires anglicistes, pas particulièrement réputé pour sa grande ouverture d’esprit : n’étant pas en poste, j’espère quand même en obtenir un quand j’aurai fini ma thèse, en étant jugée sur la qualité de cette dernière et non sur mes réflexions politiques (sachant que la frontière entre ces deux domaines de recherche est loin d’être infranchissable).

Tant que je resterai en position d’ « outsider » (i.e. une enseignante temporaire, non intégrée à la fonction publique), les critiques que je porte à l’encontre du système ont peu de chances d’être entendues de mes collègues. Or, c’est avant tout d’eux que j’ai envie de me faire entendre, puisqu’ils sont les mieux placés pour proposer et appliquer des réformes.

De mon point de vue, la légitimité d’un discours n’a rien à voir avec la position sociale de celui qui le tient – c’est avant tout une question de cohérence interne. Cela étant dit, je me suis aperçue (tardivement, c’est en cela que je suis peut-être encore un peu « ado ») que mes collègues universitaires ne partageaient pas du tout cette appréciation : ayant souvent été confrontée à leur condescendance et à leur indifférence (je n’ai jamais reçu aucune réponse aux 6 pages de propositions pédagogiques que j’ai envoyées à tous les collègues du département enseignant les mêmes matières que moi), je suis forcée de constater qu’ils ne m’écouteront pas tant que je n’aurai pas l’étiquette du CNU sur le front.

En ce moment, je travaille avec une cinéaste qui fait un documentaire sur l’engagement politique chez les 18-28 ans pour ARTE. Jusqu’à présent, il ne m’était jamais venu à l’esprit de me définir comme « engagée » : c’est son regard et l’intérêt qu’elle porte à mon travail qui me font réaliser que je fais partie des gens qui agissent autrement qu’en s’inscrivant dans un syndicat ou un parti (les 2 n’étant d’ailleurs pas incompatibles, j’imagine, surtout aujourd’hui, avec la déroute des idéologies, etc.). C’est très nouveau pour moi et je dois m’y habituer – c’est-à-dire, je dois m’habituer à l’idée que les analyses que je fais de mon expérience sociale individuelle peuvent résonner avec les réflexions que poursuivent d’autres individus, engagés dans des contextes différents. Je réalise qu’en tournant avec elle, je risque non seulement de m’attirer les ricanements de certains collègues mais aussi les commentaires indignés d’autres « chercheurs précaires » – certains m’ont déjà reproché de « me vendre à la cause libérale », en souscrivant à un projet qui s’intéresse à des portraits individuels plutôt qu’à des problèmes collectifs et désincarnés. Effectivement, ce que j’ai dit à la caméra peut difficilement faire sens dans une logique de lutte des classes.

Pour avoir passé mon enfance en compagnie de « terroristes intellectuels » d’extrême gauche et d’extrême droite, j’ai une certaine expérience des réactions provoquées par la petite voix qui s’élève au milieu des insultes pour dire : »Mais attends, après tout, ce n’est pas si difficile que ça, de changer les choses sans faire de révolution… ». Face à la caméra, j’ai dit l’autre jour que j’avais voté Oui à la Constitution européenne, parce que j’estimais que l’Etat français ne représentait pas l’idée que je me fais de la société française, et que j’avais envie d’aller chercher les députés européens, de les amener dans nos cités qui brûlent, dans nos prisons surpeuplées et dans nos écoles abandonnées et de leur dire : « Bon, qu’est-ce que vous pouvez faire pour nous, vos électeurs ? ». En disant cela, j’ai pensé : « Tu vas te faire flinguer ma petite … ».

Peut-être ces inquiétudes vous sembleront-elles disproportionnées ? Encore une fois, elles viennent de mon enfance, je les apprivoise progressivement mais je n’en ai pas encore tout à fait fini avec elles.

Merci pour votre compréhension,

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