Vie quotidienne à Bokhara (1863), libraires et marchand de thé

Je menais une vie régulière s’il en fût. En premier lieu, avant de sortir de chez moi, je m’acquittais de tous les devoirs imposés aux Derviches et auxquels, en cette qualité, j’étais astreint. Puis je me dirigeais vers le bazar de la librairie, lequel renferme vingt-six boutiques. Les ouvrages imprimés y sont rares. J’ai vu, en revanche, là et dans les maisons des libraires (chacun gardant à part lui ce qu’il a de plus précieux), bien des trésors auxquels nos Orientalistes, soit historiens, soit philosophes, assigneraient une valeur incalculable. Placé comme je l’étais, je ne pouvais songer à aucune emplette de ce genre, d’abord faute de ressources pécuniaires, mais ensuite, et surtout, parce que la moindre apparence de préoccupations mondaines et de savoir mondain auraient fait tort à mon déguisement. Les manuscrits, en bien petit nombre, que j’ai rapportés de Bokhara et de Samarkand, n’ont pu être achetés qu’avec des peines infinies, et ce fut avec une véritable angoisse que je me vis forcé de laisser derrière moi tels et tels ouvrages qui auraient comblé plus d’une lacune importante dans nos études orientales. En quittant le marché aux livres, je me rendais d’habitude au Righistan (place publique), situé loin de là. (…)

Au sortir du Righistan, j’allais m’installer dans l’échoppe à thé d’un Chinois de Komoul, très familier avec la langue turco-tartare et qui passait pour bon musulman. Ce brave homme me témoignait une véritable amitié, malgré la distance qui séparait nos deux patries. Il se plaisait à m’entretenir de la sienne et entrait dans mille détails sur la beauté du pays, les moeurs des habitants, l’excellence de la cuisine, etc.. Mais c’était en matière de thé qu’il déployait surtout des trésors d’éloquence. Avec quel enthousiasme ne parlait-il pas de son arbuste chéri et des saveurs variées que présentent les feuilles de la même tige. Son magasin en refermait de seize espèces différentes, qu’il savait discerner au toucher.

Arminius Vambéry (1832-1913), Voyage d’un faux derviche en Asie Centrale (1863), in Le Voyage en Asie centrale et au Tibet, Laffont, 1992.

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