Lecture de Une histoire de la lecture / Alberto MANGUEL

p.61, à propos de la lecture silencieuse:
C'est au livre VI, 3 qu'Augustin découvre Ambroise lire en silence. Il est à remarquer (voir cas antérieurs et en particulier Alexandre) que dans le récit d'Augustin est souligné que la lecture silencieuse est le mode normal de lire pour Ambroise. Il est devenu classique de repérer là l'"invention" de la lecture silencieuse, un moment capital de l'évolution des pratiques intellectuelles de l'humanité. C'est le hongrois Josef Balogh qui, dans un article de 1927 ("Voces paginarum" in Philologus, 82), a produit la thèse d'une ignorance de la lecture silencieuse dans l'Antiquité. Article qui sera contesté en 1968 seulement par Bernard M. W. Knox ("Silent Reading in Antiquity" in Greek, Roman and Byzantine Studies, 9/4, hiver 1968), qui liste des exemples antérieurs, repris, utilement, par Manguel. D'après Manguel, l'article de Knox ne remet pas en cause fondamentalement la thèse de Balogh dans la mesure où les exemples antérieurs sont soit peu probants, soit témoignent de pratiques exceptionnelles.
Je vais lire la suite dans Manguel avant de noter les reflexions dubitatives qui me sont venues.
Bon, la suite est passionnante et trop suggestive. J'interromps donc ma lecture pour noter mes réflexions, de peur qu'elles ne s'envolent, poussées par de nouvelles.
Pour apprécier ce dont il s'agit dans cette transition de la lecture sonore à la lecture muette, il serait bon de considérer deux déterminations de l'acte de lecture dans l'Antiquité (aux conséquences contradictoires s'il s'agit de la thèse de Balogh):
D'une part que dans le monde grec et romain (retrouver les références, peut-être chez Veyne ou Quignard), la lecture et l'écriture sont activités serviles: le mode normal de l'écriture est la dictée, le mode normal de la lecture est l'audition. Il faudrait sans doute nuancer, historiciser cette thèse mais sur le fond il s'agit là de la dévaluation indo-européenne de l'écriture, venue au monde indo-européen d'ailleurs, i-e du monde sémitique. En attendant des précisions, je constate que pour un Romain ou un Grec classique, l'exercice de la lettre passe normalement par la phonation dans la mesure où la part servile de cet exercice est déléguée à un esclave. D'où la question si cette prépondérance de la lecture sonore n'est pas un fait surdéterminé dans le monde gréco-latin et s'il n'en allait pas autrement dans le monde oriental. En particulier on peut se demander si les scribes orientaux, dont la pratique n'était pas servile, qui n'étaient pas pris dans le complexe idéologique indo-européens, n'utilisaient pas, du moins à une date bien antérieure la lecture silencieuse.
Mais quant aux langues et écritures orientales (idéographiques, syllabiques ou mixtes), leur plus grande distance à la phonation, leur caractère par conséquent plus mnémotechnique, obligeaient peut-être plus à la réalisation sonore que ne faisait l'écriture alphabétique. A considérer en outre des valeurs idéologiques spécifiques comme la place du souffle. Ce serait à vérifier.
Suggestif: la christianisation est une intégration de valeurs, de mèmes sémitiques au sein de la culture classique (pas les premiers cependant). Il est tentant de voir l'extension de la lecture silencieuse comme une conséquence de cette sémitisation.
Enjeu: la lecture silencieuse est pratiquement une condition pour la lecture d'accès direct, la lecture sonore oblige au séquentiel.

Dans l'Hippolyte d'Euripide, Thésée lit en silence une lettre que tient Phèdre morte;
dans les Cavaliers d'Aristophane, Démosthène lit en silence une tablette envoyée par un oracle;
d'après Plutarque (la Fortune d'Alexandre, fr. 340b), Alexandre lit en silence une lettre de sa mère, à l'étonnement de ses soldats (note 1);
dans le Criterium, Claude Ptolémée observe qu'il arrive qu'on lise en silence pour mieux se concentrer sur le sens des mots (note 2);
dans Plutarque (Brutus, v), César lit en silence devant Caton une lettre que lui a envoyé la soeur de celui-ci;
dans un prêche de Carême de 349, Saint Cyrille de Jérusalem encourage les femmes bouger leurs lèvres sans bruit lorsqu'elles lisent durant les cérémonies.
A remarquer la place que tient la correspondance privée dans ces exemples. Alors que la lecture à voix haute indique vers une pratique sociale, la lecture silencieuse fait signe du côté du privé, de l'intérieur, voire du secret. A remarquer aussi que tous ces exemples sont pris dans le corpus gréco-latin, rien qui vienne du domaine oriental.
A cette liste, un peu plus loin, Manguel ajoute une nouvelle occurence, trouvée dans Augustin lui-même. C'est dans les Confessions, en VIII, xii. Tout ce dossier serait à reprendre.

1. Mais voir le texte de Plutarque: Alexandre ne lit pas seul mais Hephestion avec lui, et la pratique, d'après la réaction d'Alexandre, ne semble pas exceptionnelle.
2. C'est l'enjeu de la différence des deux lectures: la lecture silencieuse est "meilleure", plus efficace quant à la compréhension et la rémémoration, dans cette mesure, c'est un progrès essentiel de l'acte de lecture lui-même et non seulement quant à son confort.

Citations:
Euripide: Hippolyte,850 env. (trad. Marie Delcourt)
Aristophane: Les Cavaliers, 1ère scène (trad. Alfonsi)
Plutarque: Sur la Fortune d'Alexandre (trad. d'apr. Babbit)
Plutarque: Brutus, V (trad. Latzarus)
Augustin: Confessions (trad.Tréhorel et Bouissou)

Citations faites, je cherche de quoi justifier mon affirmation supra selon quoi lecture et écriture seraient activités serviles. Je ne trouve rien chez Veyne, et chez Quignard cette citation de Septumius (?) : Amat qui scribet, paedicatur qui leget, que Q. traduit: "Celui qui écrit sodomise. Celui qui lit est sodomisé." Intéressant mais ce n'est pas du tout la même chose.
En passant: la façon dont, dans le même livre (Le Sexe et l'effroi) Q. rappelle l'épisode du jardin chez Augustin est inexacte (tendancieuse) bien que très assurée.

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