Jacques ELLUL: Islam et judéo-christianisme (suite)

Les piliers du conformisme sont:
– « Nous sommes tous fils d’Abraham »,
– « Le monothéisme » et
– « Des religions du livre ».
L’argumentation de Jacques Ellul peut, sur les trois points, se résumer assez facilement comme un rappel fondamentaliste (ou dit plus abruptement par une assomption a-critique de la mythologie biblico-chrétienne: les musulmans ne sont pas enfants d’Abraham parce que c’est Isaac seul, et non Ismaël qui a reçu l’héritage abrahamique, mythologie à quoi répond, d’ailleurs, la mythologie musulmane dans sa forme la plus littéraliste):
Ibrahim n’est pas Abraham, Allah n’est pas le Dieu biblique, le Coran n’est pas la Bible. Le point intéressant (et qui pourrait pointer du côté d’une certaine géostratégie de la droite chrétienne américaine), c’est la façon dont Ellul s’approprie le judaïsme. Nulle part n’est évoqué le fait que la disqualification qu’il fait de l’islam au nom du christianisme pourrait être du christianisme au nom du judaïsme. C’est qu’Ellul répète l’opération d’assimilation-annihilation d’Israël par la premier christianisme. Ellul parle depuis un front anti-islamique où le judaïsme est inclus mais selon la compréhension chrétienne du judaïsme, selon la logique des 2 testaments.
J’avais lu il y a quelques années 3 tentations dans l’Eglise qui présentait déjà les thèses résumées dans son avant-propos (qui idéologise ou systématise les thèses d’Ellul): à savoir que l’islam est, à la différence du judéo-christianisme, un paganisme. Ici il formule: l’islam est la religion naturelle du Dieu révélé. Cette position théologique se traduit en termes géopolitiques par, en particulier, un opposition farouche à l’entrée de la Turquie dans l’Europe. « L’Union Européenne » a-t-on pu l’entendre récemment dire à la radio « recouvre l’Europe des cathédrales gothiques » (s’il y avait là une adéquation essentielle, se verrait exclue l’Europe orthodoxe et la Grèce jouirait d’un statut d’exception!).

6 réflexions sur “Jacques ELLUL: Islam et judéo-christianisme (suite)

  1. il est intéressant aussi de ne pas réduire une position ou critique théologique en position ou hypothétique décision politique. le petit opuscule d’Ellul tient sur une argumentation « facile à résumer » ; mais derrière celui-ci, il y a une oeuvre constante et rigoureuse qui distille une pensée dont la qualité principale est la méfiance des courtes idées, des résumés et des réductions de ceci en cela parce que… parce que en ce moment c’est plus simple de tirer un trait entre A et B pour montrer que C est toujours un point tiers. Tout « bon chrétien » sait faire, marquer la différence entre ce qui est de l’ordre des Etats (l’entrée ou non de la Turquie en Europe,…) et ce qui est de l’ordre Spirituel ou du moins théologique (Abraham n’est pas Ibrahim,…) . Cette idée a un fondement biblique sans équivoque et connu de tous « rendez à César ce qui est à César, à Dieu ce qui appartient à Dieu » (Matthieu 22, 15-21). L’Etat, et conséquemment ses institutions, sa gouvernance, sa monnaie, etc. ne trouve aucune ramification dans la bible qui le justifierait en tant que tel ; il est nulle part écrit « faites comme ceci, faites comme cela » ; il n’y a pas un peuple chrétien qui doit créer un Etat particulier ; il n’y a pas de chef, de puissant temporel qui soit véritablement chrétien sans désavouer sa puissance illégitime: certes l’Etat est un mal nécessaire; mais il reste un mal. On ne peut nier les dérives de « bons chrétiens », les propos désolants de religieux chrétiens ; mais il s’agit plus d’un problème politique, d’une inaptitude à la réflexion sociale, et d’une incompréhension pathétique des manifestations mondaines voire même du DOUTE. Pour les musulmans, sans simplifier jusqu’à l’erreur du « bon chrétien », Mahomet reste un chef religieux et surtout un chef d’Etat. Il n’y a pas de dissociation entre le pouvoir et le religieux ce qui est un point d’accordance fragile entre l’islam et le judaïsme du Deutéronome.
    Pour ma part – après ce rappel de la pensée chrétienne, je crois, passant outre les questions de droit et de politique européenne, à l’entrée de la Turquie en Europe car c’est un Etat aujourd’hui laïque. L’Etat musulman est une question problématique en droit, ainsi qu’en politique ; l’Etat d’Israël est une question problématique en termes politiques (sans remettre en cause ni son existence, ni sa légitimité) ; L’Etat américain et ses nombreuses références à la bible, ses nombreux appuis religieux était hier une question, aujourd’hui un problème,… Les guerres n’ont jamais été des guerres religieuses, justifiées par Dieu ; mais bien des guerres politiques.
    Il n’y a donc pas de traduction géopolitique d’une position théologique qui tienne si on lit attentivement et que l’on ignore pas les vertus réflexives de la nuance, car c’est par des détours trompeurs que naît un pourpre malentendu.

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  2. Votre scrupule vous honore et m’amène à relire ma note et à la corriger (il manquait un verbe dans le 1er paragraphe).
    Sur le fond:
    – je ne prétend pas résumer la pensée de Jacques Ellul: à la fois je ne la connais pas assez pour avoir cette prétention et assez pour en appréhender la richesse et la complexité. Je ne parle que du livre préfacé par Alain Besançon;
    – la séparation entre l’ordre spirituel et l’ordre politique me semble être un principe, un idéal fécond mais rarement voire jamais atteint complètement dans la réalité; dire le dieu du Coran n’est pas celui de la Bible ne peut pas se réduire à une proposition théologique sans implication politique; il me semble même que dans le contexte d’édition du livre en question, son sens est plus politique que théologique. En effet du point de vue théologique, la question posée est celle de l’authenticité de la révélation coranique: s’il y a dans le Coran l’effet d’une révélation divine, alors le Dieu du Coran est celui de la Bible, sinon il n’est qu’un artefact, un effet de langage. Selon une stricte orthodoxie chrétienne, on peut considérer que la révaltion coranique n’en est pas une et donc que le dieu de Muhammad est une illusion. De même qu’en stricte orthodoxie judaïque, le dieu des chrétiens n’est pas celui d’Abraham, d’Isaac, de Jacob et de Moïse. Mais une autre conception de la révélation est possible (celle je crois qui a été ouverte par Vatican II), selon quoi la Révélation peut se faire dans des contextes historiques et culturels différents, dans ce cas il est possible de le reconnaître à la source du message coranique, sans renoncer d’ailleurs forcément à la prééminence de la révélation chrétienne, voire même de la tradition particulière par laquelle cette révélation nous parvient (pour avoir soutenu cette prééminence, le pape actuel vient de soulever un nouveau tollé).
    – sur ce dernier point (la pluralité possible des sources de la révélation), il est intéressant de noter que l’Islam a rencontré très tôt la question et que sa première réaction (à l’inverse des tendances actuelles) a été plutôt dans le sens de l’ouverture, d’abord en reconnaissant le statut de peuple du livre aux Sabéens puis face à l’hindouisme.
    – sur la Turquie, son adhésion à l’UE est un processus. Je crois qu’on ne peut pas se dire favorable à cette adhésion autrement que comme un soutien à la poursuite de ce processus. Il reste des éléments incompatibles (le fameux article 301, le statut de l’Islam comme religion d’Etat et contrôlée par l’Etat…). En particulier, dire aujourd’hui que la Turquie est un Etat aujourd’hui laïc peut se révéler un peu trompeur. Le paradoxe est qu’aujourd’hui, ce sont plutôt les partis « laïcistes » qui s’opposent à ce que la Turquie continue de parfaire sa laïcité (ou, pour éviter les ambiguïtés que recouvre ce terme en France, son sécularisme).

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  3. je tombe par hasard sur cette page, et je lis « la Turquie est un Etat aujourd’hui laïc. »
    diriez vous toujours ça aujourd’hui?

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  4. La phrase citée est extraite d’un commentaire. J’avais déjà indiqué combien il me semblait que cette proposition pouvait être trompeuse. Les évolutions depuis me semblent plutôt confirmer ce que je craignais alors.

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