Pierre Bourdieu: politique et éthique

[A propos d’une interview de Pierre Bourdieu par Pierre Carles et de sa manipulation. Voir les circonstances sur Cerca blogue!.]

Restitué dans son intégralité, le propos de Pierre Bourdieu s’avère beaucoup plus complexe et moins « monnaiyable » politiquement que ce que sa version courte pouvait laisser croire. Et du coup beaucoup plus intéressant. Je me souviens d’entretiens que Pierre Bourdieu avait donnés au cours d’une série d’émissions sur France-Culture, il y a deux ou trois ans, et que je m’étais dit alors que sa démarche intime était moins politique que spirituelle, que ce qui le motivait était une ascétique (sociologie réflexive), sur un fond assez janséniste (c’est-à-dire presque calviniste/puritain mais plus centré sur soi que sur la communauté).

Contrairement à ce qu’il dit explicitement, le critère qui sépare l’homme de gauche de l’homme de droite semble, dans le cours de l’entretien, moins le rapport à l’ordre que le rapport au pouvoir et à son exercice et du coup gauche/droite deviennent moins des catégories politiques que des catégories éthiques. Et l’application politique de son propos devient problématique: comment comprendre ce qu’il dit de mai 68, « révolution ratée »? qu’est-ce qu’une révolution réussie? En le suivant on dirait volontiers qu’une révolution réussie c’est l’application d’un programme de gauche par des hommes intrinsèquement de droite. Et je continue de trouver sa logique « classante » glaçante, grosse de dangers possibles si elle trouvait une application politique. (Je ne veux pas dire que la pensée de Bourdieu ne devrait pas être appliquée à la politique, ce qui me semble, c’est que son centre de gravité n’est pas politique et que dans cette mesure son application à la politique est délicate, facilement dévoyée comme le montre le clip Daily Motion et l’utilisation qui en est faite ici ou ).

2 réflexions sur “Pierre Bourdieu: politique et éthique

  1. Oui, c’est bien ainsi que je vois le personnage, et c’est bien ce qui me le rend sympathique.
    J’ai le sentiment qu’il a dû consentir un effort surhumain pour faire entendre ce qu’il a fait entendre, que je comprends comme une mise en question (et non pas du tout la condamnation) de la grande culture bourgeoise essentiellement parisienne et essentiellement de gauche (ce qui est paradoxal, car cette grande culture parisienne est bien essentiellement marquée de jansénisme). Mais qu’il n’a pas pu le faire sans une certaine crispation, d’une part contre un libéralisme de gauche (celui de 68) auquel je reste par ailleurs attaché, et en faveur d’un culte républicaniste des diplômes universitaires qui me ferait plutôt sourire.
    P. Bourdieu est une sorte de figure symétrique (et donc de double) de notre cher Illich. Ce dernier nous touche davantage. Mais Bourdieu s’est débattu et fait entendre dans un climat mental terrible pour les gens de sa race et de son camp (qui sont aussi les miens).

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