Bernard Cerquiligni, 1995 (l’orthographe de l’âme – 4)

L’Accent du souvenir / Bernard Cerquiligni.- Minuit, 1995. (Collection « Paradoxe »)

tout convergeait pour que le circonflexe fût attaqué, et il le fut.
(…)
L’accent circonflexe, dépouillé de la mission phonétique qui le fit adopter, porteur aujourd’hui de valeurs mémorables et monument graphique, représente parfaitement ce qui fonde le conservatisme orthographique. (…) Signe double, adret et ubac, ligne de crête et de partage des eaux, à la signification essentiellement équivoque, l’accent circonflexe figure l’ambiguïté de l’orthographe française, prise depuis toujours entre l’écrit et l’oral, les lettres et les sons, la mémoire et l’oubli. C’est dire l’attachement qu’on lui porte, le désir que l’on a de son maintien, malgré son abandon furtif dans la pratique. L’accent circonflexe est ce par quoi l’orthographe du français expose son ambivalence primordiale, sa dualité historique. Le circonflexe, figure double au destin paradoxal, est l’icône tutélaire de cette orthographe équivoque, qui arbore et vénère un signe que plus rien ne justifie, mais que tout légitime.

extrait de l’introduction:

la conflagration orthographique, en 1991, se réduisit bien vite au combat pour ou contre l’accent circonflexe. On se rappelle enfin qu’après l’intervention des plus hautes autorités morales, le président de la République lui-même ne manqua pas d’être interrogé à ce sujet, au cours d’un entretien informel. Feignant d’être modérément au courant (ce qui, on en conviendra, est inconcevable sous la Ve République), affirmant s’en être peu mêlé (on sait le goût qu’il a montré pour les Lettres et la langue, ainsi que, selon une de ses remarques confidentielles, son « respect de la philosophie », le Président résuma son rôle en une boutade qu’il lança aux journalistes : « J’ai sauvé quelques accents » (Le Monde, 6 juin 1991). Les Français comprirent qu’un certain nombre d’accents circonflexes venaient de bénéficier de la grâce présidentielle.

(L’autre jour, à la radio, André Goosse rapportait que la réforme patronnée par Michel Rocard, alors encore 1er ministre, avait rencontré l’opposition sourde de son ministre de l’Education, Lionel Jospin. Le président dont il est question ici est évidement François Mitterrand, qui venait, le mois d’avant, de démissionner Michel Rocard. On pouvait avoir l’impression que Rocard avait été démissionné pour s’être attaqué à l’accent circonflexe.)

5 réflexions sur “Bernard Cerquiligni, 1995 (l’orthographe de l’âme – 4)

  1. Je suis plutôt très d’accord avec ce que ton choix de citations suggère. La double origine, la double fonction du signe écrit en français. Je ne conteste pas que nous soyons là en face d’un fait incontournable. Si j’insiste sur un seul aspect, c’est à cause des implcations pédagogiques et à cause des conséquences que je prévois. Autrement dit, il se peut fort que je me trompe. Mais si je ne me trompe pas, le français est mal parti.

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  2. Le français n’est pas une fin en soi, ce qui est en cause, c’est l’outil langue. Tu me diras que pour nous ça revient au même… Peut-être pas tout à fait. Il semble patent que notre outil langue soit en crise mais une des dimensions de cette crise tient à son identification sous l’espèce d’une langue une et homogène (ie à l’identification entre la/ les langue(s) parlée(s) et la / les langue(s) écrite(s)).
    S’il y a quelque chose à faire quant à la crise de la langue écrite et de l’orthographe en particulier, c’est moins, je crois, du côté d’une réforme de l’orthographe (et certainement pas radicale) que du côté d’une réappropritation de la grammaire de phrase.
    J’essaierai de justifier cette proposition lorsque j’aurais fini de mettre en ligne les quelques citations que j’ai encore dans les tuyaux.

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  3. Connais-tu ‘L’image écrite ou la déraison graphique’ d’Anne-Marie Christin (1995, Champs Flammarion)? La première phrase: ‘Il est surprenant, lorsqu’on y songe, de constater que le mythe de l’origine verbale de l’écriture puisse avoir une vie si longue’.

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  4. Non, je ne l’ai pas lu. La phrase que tu cites est très vrai: à en Chine comme à Sumer, l’écriture a été d’abord pour représenter des objets et non des mots, et ce n’est qu’ensuite que l’écriture est allée à la rencontre de la langue – et c’est vrai aussi que cette réalité, même lorsqu’on la connaît depuis longtemps, ne se présente pas spontanément à l’esprit. N’est-ce pas ce que Derrida appelait (mon souvenir est un peu lointain) le logo- ou phonocentrisme?

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  5. Quant à moi, je ne crois pas avoir avoir jamais nié ce fait. J’essaie au contraire de souligner la rupture, ou la révolution produite par l’invention de l’alphabétisme. L’écriture alphabétique est bel et bien phonocentriste. Et il est tout aussi étonnant de voir combien de spécialistes rechignent à l’admettre ou aà en tirer les conséquences.

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