Ferdinand Brunot: « mon système » (l’orthographe de l’âme – 5.2)

La réforme de l’orthographe: lettre ouverte à Monsieur le Ministre de l’Instruction publique (1905) – extraits:

Voici donc, dans toute sa simplicité redoutable, mon système. Le ministre nomme une Commission composée de linguistes et de phonéticiens. Cette Commission, à l’aide des instruments de phonétique expérimentale aujourd’hui existants, recueille le parler de personnes réputées pour la correction de leur prononciation. Je ne verrais aucun inconvénient à ce que l’Académie désignât quelques-unes de ces personnes. La Commission confronte les prononciations ainsi enregistrées, elle établit la normale, qui, inscrite mécaniquement, infailliblement, sert d’étalon.
Cet étalon est, comme celui du mètre, officiellement déposé. La Commission, prenant ensuite dans l’alphabet actuel à peu près tous les éléments de son écriture, établit un système graphique. Elle adopte les signes diacritiques, accents, cédilles, tildes, qu’elle juge nécessaires pour distinguer les sons, pour marquer par exemple les diverses voyelles d’un même groupe, ainsi l’a grave, l’a moyen, l’a ouvert, l’a nasal, le tout sans s’écarter jamais du principe absolu : un signe pour un son, un son pour un signe.
Notons que cette graphie phonétique est dès maintenant plus qu’à moitié faite, car elle se rapprocherait sans aucun doute beaucoup de celle que la Revue des patois, et depuis l’Atlas linguistique de la France ont adoptée et répandue. A l’heure actuelle, celle-ci, familière aux linguistes, sert déjà à l’enseignement du français aux étrangers. L’Université de Grenoble, l’Université de Genève en usent couramment. Ce n’est donc point un rêve, encore moins une folie. Sûre, claire, commode, rapide, elle est en outre d’une telle simplicité, qu’une heure suffit pour apprendre à la lire, une journée pour s’habituer à la reproduire.
Si le Ministère entrait dans ces vues, la graphie constituée ainsi serait enseignée dans les Facultés d’abord et les Écoles normales, de façon qu’elle devienne très rapidement familière aux futurs maîtres. De là, elle passerait dans l’enseignement des écoles, d’abord comme une sorte de sténographie, ensuite, quand les livres élémentaires seraient en nombre suffisant pour le permettre, elle deviendrait la graphie normale. Quant à l’orthographe actuelle, il serait inutile d’y rien changer. Elle resterait en l’état. On apprendrait pendant un temps déterminé à la lire et à l’écrire, puis bientôt seulement à la lire, ce qui est très simple. Ainsi la substitution totale, définitive, se ferait sans secousse. Les enfants sauraient écrire, en même temps que lire, l’enseignement orthographique disparaîtrait avec ses vices de toute sorte, on apprendrait dans les écoles à parler correctement, ce qui est impossible dans tout autre système, une énorme économie de temps et de peine serait faite dans la reproduction de la parole, et cela sans qu’aucune habitude, aucune routine même en soit contrariée. Et, comme tous les trente ou cinquante ans la graphie serait attentivement revisée par comparaison avec l’étalon, de façon que les quelques légères modifications qui auraient pu se produire dans la prononciation y soient introduites, la réforme serait faite pour toujours, il n’y aurait plus de question orthographique.

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