Jean Racine: lettres d’Uzès (1661-1662), extraits

En complément du billet précédent, quelques extraits des lettres que Racine envoie d’Uzès, où l’on voit que son sentiment à l’égard d’Uzès évolue avec la durée de son séjour (source)

Lettre à M. Vitart du 15 novembre 1661 (pp. 67-68)

il n’y a pas un curé ni un maitre d’école qui ne m’ait fait le compliment gaillard, auquel je ne saurais répondre que par des révérences; car je n’entends pas le françois de ce pays-ci, et on n’y entend pas le mien; ainsi je tire le pied fort humble ment ; et je dis, quand tout est fait : Adiousias. Je suis marri pourtant de ne les point entendre; car si je continue à ne leur point répondre, j’aurai bientôt la réputation d’un incivil ou d’un homme non lettré. Je suis perdu si cela est; car en ce pays les civilités sont encore plus en usage qu’en Italie. Je suis épouvanté tous les jours de voir des villageois, pieds nus ou ensabotés (…), qui font des révérences comme s’ils avoient appris à danser toute leur vie. Outre cela, ils causent des mieux, et pour moi j’espère que l’air du pays me va raffiner de moitié car je vous assure qu’on y est fin et délié plus qu’en aucun lieu du monde. Tous les arbres sont encore aussi verts qu’au mois de juin, et aujourd’hui que je suis sorti à la campagne, je vous proteste que la chaleur m’a tout-à-fait incommodé; jugez ce que ce peut être en été.

Lettre à M. l’abbé Le Vasseur du 24 novembre 1661 (pp. 70-71)

J’ai été à Nîmes, et il faut que je vous en entretienne. Le chemin d’ici à Nîmes est plus diabolique mille fois que celui des diables à Nevers, et la rue d’Enfer, et tels autres chemins réprouvés; mais la ville est assurément aussi belle et aussi polide, comme on dit ici, qu’il y eu ait dans le royaume. Il n’y a point de divertissements qui ne s’y trouvent (…) j’étois détourné par d’autres spectacles: il y avoit tout autour de moi des visages qu’on voyoit à la lueur des fusées, et dont vous auriez bien eu autant de peine à vous défendre que j’en avois. Il n’y en avoit pas une à qui vous n’eussiez bien voulu dire ce compliment d’un galant du temps de Néron: Ne fastidias hominem peregrinum inter cultures tuos admittere: invenies religiosum, si te adorari permiseris[1]. Mais pour moi, je n’avois garde d’y penser; je ne les regardois pas même en sûreté; j’étois en la compagnie d’un révérend père de ce chapitre, qui n’aimoit point fort à rire…

Au même, du 26 décembre 1661 (pp. 75-76)

Continuez donc, s’il vous plaît, ou plutôt commencez tout de bon à m’écrire, quand ce ne seroit que par charité. Je suis en danger d’oublier bientôt le peu de françois que je sais; je le désapprends tous les jours, et je ne parle tantôt plus que le langage de ce pays, qui est aussi peu françois que le bas-breton.

Ipse mihi videor jam dedidicisse latine,

Nam didici getice, sarmaticeque loqui.[2]
J’ai cru qu’Ovide vous faisoit pitié quand vous songiez qu’un si galant homme que lui étoit obligé à parler scythe lorsqu’il étoit relégué parmi ces barbares; cependant il s’en faut beaucoup qu’il fût si à plaindre que moi. Ovide possédoit si bien toute l’élégance romaine, qu’il ne la pouvoit jamais oublier; et, quand il seroit revenu à Rome après un exil de vingt années, il auroit toujours fait taire les plus beaux esprits de la cour d’Auguste: au lieu que, n’ayant qu’une petite teinture du bon françois, je suis en danger de tout perdre en moins de six mois, et de n’être plus intelligible si je reviens jamais à Paris. Quel plaisir aurez-vous quand je serai devenu le plus grand paysan du monde? Vous ferez bien mieux de m’entretenir un peu dans le langage qu’on parle à Paris : vos lettres me tiendront lieu de livres et d’académie.

A M. Vitart, du 17 (24) janvier 1662 (p. 82)

Cette ville est la plus maudite ville du monde. Ils ne travaillent à autre chose qu’à se tuer tous tant qu’ils sont, ou à se faire pendre. Il y a toujours ici des commissaires; cela est cause que je n’y veux faire aucune connoissance , puisqu’en faisant un ami je m’attirerois cent ennemis. Ce n’est pas qu’on ne m’ait pressé plusieurs fois, et qu’on ne me soit venu solliciter, moi indigne, de venir dans les compagnies; car on a trouvé mon ode chez une dame de la ville, et on est venu me saluer comme auteur; mais tout cela ne sert de rien, mens immota manet. Je n’aurois jamais cru être capable d’une si grande solitude, et vous-même n’aviez jamais tant espéré de ma vertu.

Lettre à M. l’abbé Le Vasseur du 3 février 1662 (p. 91)

Pour vous, soit latin, soit espagnol, soit turc si vous le savez, écrivez-moi, je vous prie. Je suis confiné dans un pays qui a quelque chose de moins sociable que le Pont-Euxin; le sens commun y est rare, et la fidélité n’y est point du tout: on ne sait à qui se prendre. Il ne faut qu’un quart d’heure de conversation pour vous faire haïr un homme, tant les ames de cette ville sont dures et intéressées; ce sont tous baillis. Aussi, quoiqu’ils me soient venus querir cent fois pour aller en compagnie, je ne me suis point encore produit nulle part. Enfin il n’y a ici personne pour moi.

Au même, mars 1662 (p. 92)

Car nous appelons ici la France tout le pays qui est au-delà de la Loire; celui-ci passe comme une province étrangère. Aussi c’est à ce pays, ce me semble, que Furetière a laissé le galimatias en partage, en disant qu’il s’étoit relégué dans les pays au-delà de la Loire. Cela n’empêche pas, comme je vous ai dit, qu’il n’y ait quelques esprits bien faits.

Au même, le 16 mai 1662 (p. 111)

Vous saurez qu’en ce pays-ci on ne voit guère d’amours médiocres: toutes les passions y sont démesurées; et les esprits de cette ville, qui sont assez légers en d’autres choses, s’engagent plus fortement dans leurs inclinations qu’en aucun autre pays du monde. Cependant , excepté trois ou quatre personnes qui sont belles, on n’y voit presque que des beautés fort communes. La sienne est des premières; et il me l’a montrée tantôt à une fenêtre, comme nous revenions de la procession, car elle est huguenote, et nous n’avons point de belles catholiques. Il m’en est donc venu parler fort au long, et m’a montré des lettres, des discours, et même des vers, sans quoi ils croient que l’amour ne sauroit aller. Cependant j’aimerois mieux faire l’amour en bonne prose que de le faire en méchants vers; mais ils ne peuvent s’y résoudre, et ils veulent être poètes à quelque prix que ce soit. Pour mon malheur, ils croient que j’en suis un, et ils me font juge de tous leurs ouvrages. Vous pouvez croire que je n’ai pas peu à souffrir; car le moyen d’avoir les oreilles battues de tant de mauvaises choses, et d’être obligé de dire qu’elles sont bonnes? J’ai un peu appris à me contraindre et à faire beaucoup de révérences et de compliments, à la mode de ce pays-ci.

Lettre à M. Vitart du 30 mai 1662 (pp. 115)

Une jeune fille d’Uzès, qui logeoit assez près de chez nous, s’empoisonna hier elle-même avec de l’arsenic, pour se venger de son père qui l’avoit querellée trop rudement. Elle eut le temps de se confesser, et ne mourut que deux heures après. On croyoit qu’elle étoit grosse, et que la honte l’avoit portée à cette furieuse résolution. Mais on l’ouvrit tout entière, et jamais fille ne fut plus fille. Telle est l’humeur des gens de ce pays-ci: ils portent les passions au dernier excès.

Notes:

  1. « Ne dédaignez pas les hommages d’un étranger: vous le trouverez prêt à vous rendre un culte religieux, si vous lui permettez de vous adorer. »
  2. « II me semble que je ne sais plus le latin, depuis que j’ai appris le géte et le sarmate. » (Ovide, Trist., lib. V, eleg. xii.)

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