Jean-Pierre Vernant: reconnaissance

La Volonté de comprendre / Jean-Pierre Vernant.- Paris, 1999 (p. 67, entretien avec Michel Bydlowski):

Michel Bydlowski: Mais si on cherche dans vos textes une définition de la responsabilité personnelle, on trouve le sentiment de la dette… envers qui?

Jean-Pierre Vernant: La dette envers le monde. C’est le constat intellectuel que nous sommes des êtres finis, limités, déficients, que ce qui nous caractérise, c’est le manque, et que par conséquent la vie est un effort pour combler ces vides en sachant qu’ils ne seront jamais comblés. Est exempt de dette ce qui est autosuffisant, ce qui a dans sa propre nature, dans son « essence », comme diraient les philosophes, de quoi passer à l’existence, comme dieu [sic]. […] Aucun de nous n’est divin en ce sens, nous sommes caractérisés par la finitude, la mort, nous savons que nous mourrons et que par conséquent tout est fragile; or c’est cette fragilité, ce caractère passager des choses, le fait que nos sociétés sont nécessairement imparfaites, qui font le destin et la beauté de la condition humaine. S’il n’y avait pas de mort, si les fleurs ne se fanaient pas, est-ce qu’elles seraient cela même que nous voyons lorsqu’elles sont en pleine floraison? C’est leur fragilité qui fait leur beauté. C’est dans la mesure où nous éprouvons à la fois le sentiment de notre fragilité, de notre imperfection et ce lien qui nous unit à… un chrétien dirait à notre prochain, comme nous limité, faible, mortel, que nous pouvons essayer ensemble de faire quelque chose de vivable, pas seulement au sens de survivre, mais aussi, comme diraient les Grecs, au sens de vivre bien, heureux, avec noblesse, sans lâcheté, sans petitesse. Voilà ce qu’il faut faire. C’est l’idéal bricolé d’un être qui sait qu’il n’y a pas de vérité absolue à laquelle se raccrocher et donc qui bricole sa propre existence, son système de valeurs en barrant la route à ce qui est le mal dans ce système, les gens qui érigent en absolu leur manque, en haine leurs insuffisances.

Je mets « sic » parce que la minuscule mise à « dieu » me semble artificielle (de la part du retranscripteur?) dans la mesure où il faut évidemment comprendre « Dieu », le dieu unique, « causa sui », et non un dieu.

Je trouve caractéristique qu’au moment de vouloir être plus précis, Vernant achoppe et cite, avec réticence, le vocabulaire chrétien. Le rapport de Vernant à la religion est exemplaire de notre temps, de notre moment de l’histoire et fait un des principaux intérêts de l’entretien avec Bydlowski. Sans jamais renier sa croyance athée, il a, comme anthropologue, été confronté à l’importance des faits religieux, dans le monde grec d’abord, et plus généralement, comme ses collègues et compagnons des Hautes Etudes, Bottero, Gernet, etc.. Et comme eux il a essayé de tenir ensemble une appréhension positive des faits religieux avec sa conviction rationaliste athée. Il en résulte, dans ces entretiens en particulier, une certaine dialectique où les discours religieux informent sa vision du monde sans en remettre en cause les fondements athées. Et dans l’extrait que je fais ici je vois transparaître les effets de ces discours religieux: le mot « prochain » qui, malgré son parfum chrétien, intervient comme la meilleure approximation possible, mais aussi la définition de l’homme comme mortel qui me semble ici assez grecque.

Il y a cependant aussi comme un effet de croyance négatif. Il développe l’explicitation du sentiment de la dette d’un certain côté, celui d’une éthique laïque, finalement assez commune aujourd’hui (voir la fin de la citation) aux dépends de ce qui fait mystère dans le constat lui-même. S’il y a dette, à l’égard de qui est-elle? Vernant répond: « envers le monde ». J’ai entendu il y a peu à la radio un autre discours d’éthique laïque dont les attendus étaient à bien des égards semblable à celui-ci (je ne me souviens plus de qui le tenait, peut-être Jean-Pierre Vernant lui-même), où la dette n’était plus définie à l’égard du monde mais à l’égard des générations humaines, les générations passées qui nous ont donné le monde et les générations futures à qui nous le transmettrons. Ce qui me semble peu satisfaisant, une rationalisation où se perd l’expérience concrète du sentiment de la dette. Il y a dette parce que le monde nous est donné et il ne nous est pas simplement donné par les générations antérieures. D’abord parce que les générations antérieures ne sont pas un sujet. Je peux dire que le monde m’est donné par les générations antérieures à condition de me rendre compte d’une part que c’est là une façon de parler, une approximation, une façon de regrouper une multitude d’actes, de dons particuliers de la part de sujets qui font partie de ces générations antérieures, et d’autre part que ce don multiple n’épuise pas le don du monde, qu’il y a en amont un don premier qui est celui de l’être. Pour qu’il y ait monde pour moi il faut que m’ait été donné l’être et qu’ait été donné à être de quoi faire monde pour moi.

Au moment du constat, Vernant met en présence deux termes, les deux termes nécessaires pour qu’il y ait un sentiment de la dette: il y a moi, être fini, et ce qui me dépasse. Dans la suite, il insiste sur le premier terme, sur la finitude de notre condition humaine, ce qui est assez prudent (on est là tout proche, dans une certaine pratique rationaliste athée, de l’interdit mystique de prononcer le nom de Dieu, de ne rien dire à son sujet) mais il se peut qu’une telle prudence ne soit pas absolument nécessaire.

(Lecture et note du 1er janvier 2000)

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