Kafka: les lettres et les fantômes

« Les baisers écrits n’arrivent pas à destination mais sont bus en chemin par les fantômes. « 

Lettre à Milena Jesenská Pollak, autour du 1er avril 1922

« La possibilité facile d’écrire des lettres doit (…) avoir amené dans le monde une terrible altération des âmes. Il s’agit en fait d’un commerce avec des fantômes, et pas seulement avec le fantôme du destinataire mais aussi avec le fantôme particulier qui, pour quelqu’un, se développe en sous main dans la lettre qu’il écrit ou aussi bien dans une suite de lettres, où une lettre corrobore l’autre et peut se référer à elle comme à un témoin. Comment seulement a-t-on pu arriver à l’idée que les hommes pourraient avoir commerce les uns avec les autres au moyen des lettres! On peut penser à une personne lointaine et on peut saisir une personne proche, tout le reste excède les forces humaines. Écrire des lettres, cependant, signifie se découvrir devant les fantômes, ce qu’ils attendent avec avidité. Les baisers écrits n’arrivent pas à destination mais sont bus en chemin par les fantômes. Et par cette nourriture abondante ils se multiplient si incroyablement. L’humanité le sent et combat là contre: pour éliminer le plus possible l’élément fantomatique entre les gens et obtenir le commerce naturel, la paix des âmes, elle a inventé le chemin de fer, l’automobile, l’aéroplane; le côté opposé est tellement plus calme et plus fort, il a inventé après la poste le télégraphe, le téléphone, la télégraphie sans fil. Les esprits ne seront pas affamés mais nous périrons. »

Cité par Reiner Stach dans le second tome de sa biographie de Kafka (Kafka: Die Jahre der Erkenntnis). Stach date cette lettre de la fin mars, l’édition de Jean-Pierre Lefebvre la date du 6 avril.

« Die leichte Möglichkeit des Briefeschreibens muß – bloß teoretisch angesehn – eine schreckliche Zerrüttung der Seelen in die Welt gebracht haben. Es ist ja ein Verkehr mit Gespenstern undzwar nicht nur mit dem Gespenst des Adressaten, sondern auch mit dem eigenen Gespenst, das sich einem unter der Hand in dem Brief, den man schreibt, entwickelt oder gar in einer Folge von Briefen, wo ein Brief den andern erhärtet und sich auf ihn als Zeugen berufen kann. Wie kam man nur auf den Gedanken, daß Menschen durch Briefe mit einander verkehren können! Man kann an einen fernen Menschen denken und man kann einen nahen Menschen fassen, alles andere geht über Menschenkraft. Briefe schreiben aber heißt, sich vor den Gespenstern entblößen, worauf, sie gierig warten. Geschriebene Küsse kommen nicht an ihren Ort, sondern werden von den Gespenstern auf dem Wege ausgetrunken. Durch diese reichliche Nahrung vermehren sie sich ja so unerhört. Die Menschheit fühlt das und kämpft dagegen, sie hat, um möglichst das Gespenstische zwischen den Menschen auszuschalten, und den natürlichen Verkehr, den Frieden der Seelen, zu erreichen, die Eisenbahn, das Auto, den Aeroplan erfunden, aber es hilft nichts mehr, es sind offenbar Erfindungen, die schon im Absturz gemacht werden, die Gegenseite ist soviel ruhiger und stärker, sie hat nach der Post den Telegraphen erfunden, das Telephon, die Funkentelegraphie. Die Geister werden nicht verhungern, aber wir werden zugrundegehn. »

2 réflexions sur “Kafka: les lettres et les fantômes

  1. C’est très beau, mais comme souvent, je ne comprends pas bien ce que dit FK. Que nos lettres s’adressent à des fantômes, qui peut en douter? Mais à qui d’autre s’adressent aussi bien notre parole vive ou nos baisers? Nous sommes les produits changeants de nos inventions. Parfois, par instant, par hasard, nous rencontrons le réel de l’autre. Je crois que c’est ce qu’on appelle l’amour. C’est une expérience merveilleuse, ou terrible. La fiction romanesque peut essayer d’en rendre compte, mais les sociétés traditionnelles mettaient en garde les jeunes gens. On ne doit pas espérer de construire une vie commune sur l’expérience d’instants pareils. (Sur tout cela, Tolstoï me paraît plus lucide que Kafka.)

    Aimé par 1 personne

  2. Merci pour ce commentaire très stimulant, qui m’ouvre des perspectives trop riches pour que je puisse espérer les développer ici. À vrai dire, ce qui m’a d’abord impressionné, c’est l’image, ces fantômes qui boivent des baisers écrits, la capacité qu’avait Kafka, ici au détour d’une simple lettre, de faire naître des créatures mythologiques (l’image est terrible, digne de Lovecraft) avant toute élaboration théorique (curieusement Kafka écrit, que je n’ai pas reporté parce que ça me semblait brouiller le propos, au moins pour moi: « du point de vue purement théorique »,  » bloß teoretisch angesehn »). Si l’on veut le comprendre d’un point de vue théorique, alors on peut référer à la critique platonicienne de l’écriture dans le Phèdre: la personne présente qu’on peut toucher, elle peut répondre, refuser de se laisser saisir, et de ce point de vue elle relève du réel. Le fantôme est la personne qui nous répond dans nos anticipations ou nos fantasmes, telle la personne à qui j’écris. Ta référence à Tolstoï, qui à première lecture m’a parue incongrue, est bien vue mais ce que je dirais, de ma lecture d’Anna Karénine, que Tolstoï est aussi peu lucide que Kafka, moins même puisqu’à la différence de celui-ci, il croit savoir.

    J’aime

Laisser un commentaire