Patrick Declerck, athéisme et nietzschéisme

-> Nietzsche et l’oubli, sur France-Culture (Avec philosophie du 21.12.2023)

Patrick Declerk, psychanalyste franco-belge, vient déranger (de manière plutôt réjouissante) le consensus nietzschéen habituel, et de manière assez frontale: « c’est faux! » dit-il en commentaire à telle ou telle proposition des extraits de Nietzsche cités. Et puis, comme Géraldine Muhlmann, un peu interloquée, remarque: « mais vous êtes un grand admirateur de Nietzsche?! », il précise que ce qu’il apprécie avant tout chez N. c’est la dénonciation des illusions religieuses. Il défend, contre N., Schopenhauer et son pessimisme° et plus loin il se réfère à Héraclite et traduit « on ne se baigne jamais dans le même fleuve » par « tout fout le camp ».

J’entends assez souvent des athées dire qu’ils envient les croyants, qui trouvent dans la religion espérance et consolation. Il y a sans doute une part de pose dans ce regret de n’être pas assez bête ou lâche pour adhérer à des mensonges si avantageux mais il peut être sincère°°. Le croyant remarquera que c’est faire bon marché des affres du doute et de la crainte de la damnation. C’est qu’il s’est produit une intéressante inversion: jusqu’à l’orée du 19e siècle, dans des sociétés qui restaient massivement chrétiennes, l’athéisme était optimiste, il promettait une libération heureuse des menaces chrétiennes, des culpabilisations et de la peur de l’Enfer. Au cours du 19e siècle, au fur et à mesure que l’adhésion au christianisme déclinait, au sein des élites intellectuelles d’abord, l’athéisme, lorsqu’il ne s’est pas investi dans les optimismes progressistes ou (plus agressivement) communistes°°°, d’optimiste s’est fait pessimisme, héroïsme tragique.

La pensée de Nietzsche s’efforce précisément sur la crête de cette bascule: « Dieu est mort », nous l’avons tué et il n’y a pas de quoi se réjouir!

°Avec cette idée que N. s’est, de bonne heure, efforcé de sortir de Sch., sans y jamais tout à fait réussir. Ou en d’autres termes (les miens, disons) qu’au départ de l’entreprise nietzschéenne il y a la tentative, contre la pessimisme nihiliste de Schopenhauer, de mettre quelque chose à la place de Dieu qui ne soit pas une illusion.

°°Lorsqu’Alain Finkielkraut l’exprime, c’est avec le ton de la sincérité, du regret véritable.

°°°Le 20e siècle a été l’histoire de leurs discrédits.

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