Wittgenstein: « un mince rocher entouré de précipices… »

Ludwig Wittgenstein en vacances (1936)

Carnets de Cambridge et de Skjolden: 1930-1932, 1936-1937, trad. de l’all. par Jean-Pierre Cometti. – Puf, 1999.

p.90 [140]

Mutile complètement un homme, coupe-lui bras & jambes nez & oreilles, & puis vois ce qu’il reste de son respect de soi-même & de sa dignité & jusqu’à quel point les concepts qu’il a de ces choses sont encore les mêmes. Nous n’imaginons absolument pas combien ces concepts dépendent de l’état habituel, normal, de notre corps. Qu’advient-il d’eux lorsque nous sommes traînés au moyen d’un anneau passé dans nos langues et traînés à la laisse? Que reste-t-il encore alors d’un homme en lui? Dans quel état sombre un tel homme? Nous ne savons pas que nous nous trouvons sur un mince rocher élevé, & entouré de précipices où tout apparaît entièrement différent.