La lecture à Rome / E. Valette-Cagnac.- Belin, 1997 (2)

Introduction:

-> J. Svenbro, « La Grecia arcaica e classica: l’invenzione della lettura silenziosa », in Storia della lettura nel mondo occidentale, a cura di G. Cavallo e R. Chartier, Laterza, 1995.

11. Commentaire de Nietzsche sur Augustin: la lecture à voix haute est la « bonne » lecture des Anciens. Par delà bien et mal, 1886 (chap. 8, aphorisme 247).12. Balogh comprend la scène du jardin comme l’attestation qu’Augustin a adopté la méthode d’Ambroise.

Sa décision de lire les apôtres en silence répond à un nouvel idéal, ne privilégiant plus les mots (verba) mais les phrases (sententiae), non la virtuosité de la langue (lingua exercitata) mais la pureté du coeur (cor castum):

J’ai compris qu’aucune voix ne pouvait parvenir aux oreilles de Dieu, si ce n’est l’expression de l’âme. (De catechizandi rudibus, IX, 1)

Ce passage fait ressortir un autre trait spécifique de la culture antique: le lien étroit existant entre la lecture et la prière. […] à Rome, comme en Grèce, la prière à haute voix était de règle, y compris en contexte strictement privé: pour être exaucée, la prière doit être entendu (exaudiri). Les Confessions de saint Augustin témoigneraient donc d’une double rupture, dans les habitudes de lire mais aussi dans la conception de la prière. Comme l’atteste la Règle des premiers ordres, l’apparition de la lecture silencieuse est d’ailleurs liée à l’extension du monachisme; cette invention représente à la fois un choix théorique, conforme à l’idéal de silence prôné par les ordres monacaux pour faciliter la méditation, et une réponse pratique apportée au problème de la vie en communauté – la lecture à haute voix risquant de gêner le travail ou le repos des autres moines.

-> J..-L. BORGES, « Du culte des livres », in Enquêtes (1937-1952).

Pour Balogh les attestations latines de legere avec tacite montrent l’exceptionnalité de cette pratique.

13. « le texte parle par la médiation du lecteur. En son absence, il se tait. »

Double courant après Balogh:

1. ceux qui vont dans le même sens:
– G.L. Hendrickson, « Ancient Reading », Classical Journal, 25, 1929-1930, pp. 182-196.
– J. Leclercq, L’amour des lettres et le désir de Dieu….- Le Cerf, 1957. (rôle encore centrale de la lecture vocalisée au MA).
– P. Saenger, « Silent Reading, its Impact on Late Medieval Script and Society », Viator, 1319821, pp. 367-414;
 » « , « Manières de lire médiévales », in Histoire de l’édition française, dir. H.-J. Martin et R. Chartier, tome 1, Paris: Promodis, 1982, pp. 130-141. (« époque médiévale, moment de transition, lors duquel l’Occident rompt avec la culture orale pour accéder à la « culture visuelle », qui triomphe définitivement avec l’invention de l’imprimerie. »)
– H.-J. Martin, « Pour une histoire de la lecture », Revue Française d’Histoire du Livre, 16, 1977, pp. 583-609;
 »  » , « Pour une histoire de la lecture », Le Débat, 22, 1982, pp. 160-177. (à la lisière de ce courant traditionnel).

2. ceux qui réinterprètent les textes pour montrer l’existence de la lecture silencieuse:
– W. P. Clark, « Ancient Reading », Classical Journal, 26, 1930-1931, pp. 698-700.
(relecture du passage d’Augustin: surprise de voir Ambroise lire toujours de manière silencieuse,

« transforme en norme ce qui apparaît comme une lecture ‘marquée' »

.)
– B. M. W. Knox: métaphores vocales prises trop littéralement par Balogh, signification inverse: les pages peuvent « parler » sans l’intermédiaire de la voix du lecteur. (cf. Svenbro).
– A. Petrucci, « Lire au MA »: remet en cause la bipartition lecture muette / lecture oralisée (// sociétés « orales » / sociétés « à écriture »).

-> Cassiodore: sedula lection (opération culturelle propre au savant) / simplicissima lectio (acte public, liturgique, réservé aux lecteurs moins cultivés).

« Chacune de ces techniques correspondaient donc à une fonction bien précise et se pratiquait dans des circonstances et des milieux bien déterminés ».

Plutôt opposition privé / public.

W. V. HARRIS, Ancient Literacy, 1991. (reprend 2 articles de 1983 & 1988).
Révise à la baisse le pourcentage d’alphabétisation dans le monde gréco-latin.
Ve s. av. à Athènes: – de 10% de la pop. adulte mâle,
IIe s. av. à Rome: – de 10%
Haut-Empire à Rome: 20 à 30%; en Italie: – de 15%; Occident romain: 5-10%.

-> « sociétés à alphabétisation restreinte » de Goody (Literacy in Traditional Societies, 1968. 3 concepts: orality, literacy, restricted literacy).

Trop dépendant des conceptions modernes de l’illétrisme.
Discussion de ses thèses dans: Literacy in the Roman world, Journal of Roman Archeology, Supplementary Series 3, 1991.

Petrucci: notion de semi-alphabétisation dissociant lecture et écriture.

cf. Pétrone, Satiricon, 58, 7.

M. Beard, « Writing and Religion: Ancient Literacy and the Function of the Written Word in Roman Religion », in Literacy in the Roman World, 1991.

22. l’argument selon lequel l’utilisation de déterminants (tacite, sibi, in silentio, sine murmure, ab oculo, etc.) pour la lecture muette impliquent que le verbe legere seul dénote la lecture sonore, ne tient pas: déterminants spécifiques pour le lecture sonore (clare, viva voce, clara ou canora voce…).

recitare, -> lecture à voix haute ( fr. « réciter »).
Utilisé chez Plaute pour, en contexte privé, révélation à un tiers du contenu d’une lettre (Les Bacchis, 995; Le Persan, 500 & 528; Pseudolus, 49).

La répartition de l’usage legere / recitare se ferait selon une opposition lecture-absorption, privée, pour soi, d’appréhension du sens (qu’elle se fasse en silence ou à voix haute) / lecture distributive, publique, à l’attention d’un destinataire, de transmission d’un message.

Existence d’écrivains publics (hupographeus). EVC semble présenter l’institution comme une singularité antique: rapports de confiance, etc.).

Chap. I: Les ambiguïtés de la lectio tacita.

29. A Rome, le stade ultime de l’apprentissage était la lecture expressive, elle-même conçue come un exercice préparatoire à la pratique de l’éloquence. »

30. Quintilien, Inst. or., I, 1.33: l’enfant s’exerce à lire de + en + rapidement suppresssion progressive de l’oralité.

Suétone, Auguste, 39: punition des chevaliers déméritants.

Ovide, Héroïdes, XXI. 1-2:

J’ai lu (legi) ce que tu m’as écrit sans proférer aucun son (sine murmure) de peur que ma langue, dans son ignorance, ne jure par les dieux.

32. Donc

2 utilisations possibles: conserver le secret de l’écriture, échapper à la valeur performative de la parole.

33. Isidore de Séville (VIIe siècle), Sentences, III, 14, 9. (689 B) – commentaire d’Augustin:

« La lecture silencieuse (lectio tacita) est plus facile à supporter pour les sens que celle à voix déployée (aperta); l’intellect en effet s’instruit davantage, tandis que la voix de celui qui lit demeure en repos, et que sa langue bouge silencieusement. En effet, en lisant à haute voix (clare legendo), d’une part le corps se fatigue, et d’autre part la voix s’émousse. »

34. Consultus Fortunatianus (IVe s.), Ars rhetorica, III, 159, 8:

[avant de se mettre à écrire] legemus aliquid tacite vel cum tenui murmure.

34. Les yeux voyageurs: la métaphore du chemin. métaphore de la manducation.

Grammairiens:

Servius, Comment. in Donat.:
[le mot littera vient de ce que] les lettres proposent un chemin aux lecteurs (legentibus iter praebant): litterae est mis pour legiterae.

Diomède:

« soit parce que [la lettre] montre le chemin (iter) à ceux qui lisent, soit parce qu’elle est répétée dans la lecture (legendo iteratur). »

Sergius:

Littera est mis pour legitera, car c’est, pour ainsi dire, à ceux qui lisent qu’elle montre le chemin (legentibus iter […] ostendat) pour lire ou bien parce que l’écrit peut être effacé.

Marcus Victorinus:

D’où vient, selon certains, le mot littera? De legitera, parce qu’elle montre la route au lecteur (legenti iter praebat).

p.31, à propos de la valeur performative de la lecture sonore: voir le rôle spécifique de la voix dans les cultures indo-européennes (Apollon sonore / Dumézil) et, pour comparaison, dans les cultures sémitiques (p-ê Bottero).

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