Territoire et démocratie (une hypothèse)

Hypothèse suggérée par la lecture de Pouvoir et Persuasion / Peter Brown, chap. 1:

Interpréter l’évolution des systèmes socio-politiques comme la dialectique de deux principes en opposition: la constitution de structures administrativo-politiques de plus en plus grandes (un accroissement par sauts des territoires sous compétence politique commune) et une mise en responsabilité de plus en plus générale des individus inclus dans ces territoires.

(Explicitation après le saut. Je ne sais pas si cette hypothèse a déjà été proposée, éventuellement réfutée. Commentaires évidemment bienvenus si courtois.)

L’installation de l’Empire chrétien se traduit par une réduction, voire une liquidation, de l’importance politique des cités que l’Empire païen s’était contenté de vassaliser. Ainsi il se passe quelque chose d’analogue à ce qui se passe en Italie et en Europe au 16e siècle: le changement d’échelle de l’unité politique pertinente se traduit par une concentration du pouvoir. Dans l’imaginaire politique (le mien en tous cas) les cités antiques sont les lieux d' »invention » de la démocratie et les cités médiévales, spécialement les cités italiennes, sont ceux d’une ré-invention, sinon de la démocratie, au moins des pratiques politiques démocratiques. Cependant la démocratie moderne n’est pas celle des cités italiennes, elle s’invente dans le cadre d’états-nations, à commencer par l’Angleterre du 17e siècle. Si à revenir aux cités antiques on se souvient que les premières cités mésopotamiennes ont mis en place un mode d’organisation politique qui servira aux Empires à venir (personnalisation du pouvoir, centralisation, bureaucratie) alors que les récits mythologiques laissent supposer que les ont précédés un mode d’organisation plus « démocratique » (assemblée des anciens (sénat), délibération collective…), on peut résister à la tentation d’un principe d’explication simple qui lie, avant la période moderne, la démocratie ou ce qui peut s’en approcher à la forme cité et interpréter l’évolution des systèmes socio-politiques comme la dialectique de deux principes en opposition: la constitution de structures administrativo-politiques de plus en plus grandes (un accroissement par sauts des territoires sous compétence politique commune) et une mise en responsabilité de plus en plus générale des individus inclus dans ces territoires.

L’avantage compétitif qu’apporte chacune de ces deux tendances évolutives est patent: l’intégration de l’administration de teritoires plus vastes permet une rationalisation et une mise en synergie des ressources et des stratégies, la mobilisation des individus par leur responsabilisation permet un accroissement des ressources en intelligence, en expertise et en énergie. On trouve ainsi un schéma qui semble se répéter sur une très large échelle temporelle voire sur toute l’histoire humaine: un saut de granularité quant à l’intégration territoriale se traduit à chaque fois par une centralisation du pouvoir et par une regression des procédures de partage de celui-ci (de l’organisation tribale et des villages aux premières cités mésopotamiennes, des cités antiques sur le modèle grec aux empires héllènistiques, des villes-cités médiévales aux états modernes, avec des passages moins progressifs comme dans le cas des empires orientaux); parallèlement, au sein des nouvelles structures, une élaboration lente de nouveaux protocoles de partage du pouvoir (démocratie grecque dans le cadre de la cité, démocratie libérale moderne dans le cadre des états-nations, démocratie fédérale dans le cadre des macro états-nations américains), souvent sur le modèle, plus ou moins mythifié des protocoles existant au niveau de granularité inférieur (voir le rôle du modèle antique sous la Révolution française mais aussi celui des liberté tribales germaniques au Moyen-Age).

L’avantage d’un tel modèle serait non seulement de désidéologiser l’histoire des institutions politiques, de dénaturaliser des concepts comme ceux de démocratie ou de nation, spécialement dans le cas de la première de la placer dans un cadre évolutionniste non brutalement dualiste ou identitaire (sans que cela oblige le moins du monde à relativiser les principes qui fondent un engagement démocratique), mais aussi de mieux évaluer les enjeux contemporains de la démocratie (intégration européenne, évolution de la Turquie, de la Chine, nouvelles perspectives ouvertes par la démocratie numérique, gouvernement mondial…). A condition bien sûr d’éviter de poser un rapport trop simple de proportionnalité inverse entre la taille du territoire et la participation politique pour un état donné des élaborations institutionnelles et de comprendre le modèle dialectique dans sa complexité, à savoir que les ensembles niveau de granularité territoriale / modes de répartition du pouvoir ne sont pas des entités closes, qu’un ensemble large peut inclure des ensembles de granularité plus fine avec leurs modes spécifiques  et que les deux tendances évolutives, vers l’intégration de territoires plus vastes et vers le partage du pouvoir, peuvent jouer simultanément à différents niveaux de granularité. C’est évident dans le cas des empires – Peter Brown montre très bien comment dans le cas de l’Empire romain, la mise en place de l’Empire chrétien réalise un renforcement de l’intégration sans modification de la compétence territoriale d’ensemble – mais ça l’est aussi, par exemple, dans le cas de la continuité des structures tribales dans la cité grecque archaïque, etc.

(Je me rends bien compte que je n’intègre pas ici les phénomènes de régression: régression démocratique ou dislocation des structures politiques territoriales – qui ne me semblent pas, cependant, invalider le modèle.)

Une réflexion sur “Territoire et démocratie (une hypothèse)

  1. Pour ce qui est de la sphère politique, ton schéma paraît convaincant. Mais pour ce qui concerne l’entreprise, le phénomène ne paraît pas si simple. Dans la sphère économique, en effet, nous assistons à des fusions gigantesques, indispensables pour l’amélioration de l’expertise, la mise en synergie, et plus simplement encore pour l’accumulation capitalistique indispensable à la recherche et à l’innovation (songeons à l’industrie pharmaceutique, et à ses taux de profits). Mais cette concentration s’accompagne tout aussi sûrement, depuis la période d’après-guerre (la seconde), d’une décentralisation du pouvoir de décision et de gestion. Dans une entreprise moderne, chaque unité de base doit pouvoir évaluer son efficacité, rendre compte de son action propre, de sa pertience et de sa rentabilité.
    En principe, rien ne devrait empêcher l’école et les universités de rester des structures d’état et d’améliorer leur efficacité grâce à une plus grande autonomie de gestion. Il semble que ce soit le mouvement naturel, correspondant au mieux à ce que notre génération voulait attendre de la social-démocratie de type rocardien.
    Le hic est que ce phénomène ne s’est pas produit. Peut-il encore se produire? Ou allons-nous nécessairement vers la privatisation? Je l’ignore. Mais si, en théorie, service public et décentralisation ne sont pas antinomiques, je ne vois rien, pour ce qui concerne l’enseignement élémentaire et secondaire, qui justifie le moindre espoir.
    Sans doute, pour l’université, il semble que le virage doive être pris dans un délai raisonnable. Mais je crains que, pour l’école, la décentralisation arrive bien trop tard. Au moment où nos collègues seront enfin décidés à envisagés la chose, ils verront qu’il n’y a déjà plus grand chose à défendre.

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