L’Ancien Monde (décembre 1986)

Nous, Européens, vivons dans des ruines, nous sommes comme ces personnages à bonnet rouge des peintures d’Hubert Robert qui s’accomodent une habitation dans les pierres bâties qu’ils trouvent déjà là, élevées avant, bien avant leur naissance. Et pour un autre usage.

Dans les premiers jours, les deux ou trois semaines qui ont suivi mon arrivée, j’ai beaucoup pensé à l’Europe, l’Europe dont je n’étais jamais sorti jusqu’alors sinon pour deux plutôt courtes excursions en Afrique du Nord (et d’ailleurs, si je pensais « l’Europe », j’aurais aussi bien pu penser « l’Ancien Monde » tant le souvenir de ces deux excursions n’en faisait pas des sorties hors de ce que, au Canada pour la première fois, j’ai pu considérer de l’extérieur, et qui pour la première fois considéré de l’extérieur prenait cohérence, consistance d’objet. Ni le séjour en Algérie, ni celui plus ancien au Maroc n’avait pu me faire prendre dans un même sac de pensée l’Allemagne, la France et l’Italie. Au contraire, le séjour en Algérie, mettant en évidence certaines continuités méditerranéennes, quant au climat et quant aux moeurs, avait plutôt eu pour effet d’éloigner pour moi un peu plus encore l’Europe du Nord de l’Europe du Sud, de rendre plus irréelle cette prétendue communauté de civilisation européenne au profit d’une communauté méditerranéenne plus sensible).

Dans les 2 ou 3 premières semaines qui ont suivi mon arrivée, j’ai beaucoup pensé à l’Europe, à l’idée de l’Europe et à la consistance qu’une telle idée pouvait avoir dans un esprit. Pour la première fois il me semblait que je pouvais, depuis l’autre bord, identifier l’Europe autrement que par la description d’une diversité (aussi articulée soit-elle). Je veux dire que jusque là, si j’avais eu à définir l’Europe, je n’aurais pu que produire une sorte de panorama géographique et historique, énumérer quelques axes ou lignes qui faisaient tenir toute la boutique ensemble: les trois axes atlantiques qui relient l’Angleterre au continent, la vieille communication alpine entre l’Allemagne et l’Italie, la circulation Catalogne-Provence-Ligurie, l’Allemagne comme médium entre l’Europe latine et l’Europe slave, etc., sans réussir à trouver un concept, quelque chose qui tiendrait en quelques phrases qui me permettrait d’identifier tout cet ensemble. Ce que j’ai découvert de l’Europe outre Atlantique n’était finalement pas très différent de ce que je savais déjà: l’écart ne m’a fait découvrir, que l’habitude aurait dissimulée, aucune communauté culturelle si l’on comprend par là quelque communauté dans la manière de se tenir, de manger, de faire certaines choses, de se loger, de bâtir, etc., quelque communauté dans les habitudes et les traditions, quant à cela, pour chacune d’elles, il n’est pas difficile de vor qu’il y a plus de différence entre tel et tel Européen qu’entre chacun d’eux et tel habitant du Nouveau Monde (l’opposition entre l’Europe latine, méditerranéenne et l’Europe nordique, germanique et anglo-saxonne, elle-même, a traversé l’Atlantique – mais si elle reste reconnaissable, elle ne mobilise pas les mêmes enjeux, me semble-t-il, elle se trouve à la fois simplifiée, amortie par un certain consensus – une simplification des procédures du quotidien – et établie dans un espace sans commune mesure avec l’espace européen).

Ce que j’ai découvert, ce qui m’est apparu définir l’Europe, par contraste, ça a été au contraire cette absence de communauté culturelle, et que nous ayons, d’être si rapprochés les uns des autres, au point que les oppositions culturelles peuvent jouer dans une même personne, que nous ayons à faire avec ça, que ce soit pour nous un problème, un vieux problème quotidien (et c’est finalement « quotidien » l’important là-dedans: je ne veux pas dire que les habitants de l’Amérique soient exempts de passions nationales, historiques ou ethniques, ce que je veux dire c’est que ces passions ne prennent pas chez eux, tous les jours et à chaque moment, à l’occasion de la moindre rencontre, du moindre déplacement, du moindre repas, une figure nouvelle).

Nous, Européens, sommes en proie à l’histoire et à la géographie, nous avons sans cesse à faire avec elles.

Et si ce que je viens d’en dire semble au lecteur bien abstrait, s’il est tenté de me répondre que ce genre de problèmes ou d’angoisses ne touche qu’une petite minorité de trop raffinés, je peux lui rappeler comment cette prise de l’Europe dans l’histoire et la géographie s’est manifestée récemment: par les poussées xénophobes en France, par les craintes et les atermoiements qui ont suivi le raid américain sur la Lybie, par les attentats qui ont fait écho en France au conflit libanais: nous continuons de vivre dans le danger, aux marges des guerres et dans les mouvements des peuples. Ces évènements lorsque je les ai appris et suivis au Canada, c’était avec le sentiment d’en être très éloigné, indemne.

La carte des retombées de Tchernobyl et l’énumération des pays, la leçon de géographie donnée par le vent.

Nous, Européens, vivons dans des ruines, nous sommes comme ces personnages à bonnet rouge des peintures d’Hubert Robert qui s’accomodent une habitation dans les pierres bâties qu’ils trouvent déjà là, élevées avant, bien avant leur naissance. Et pour un autre usage.

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