Henry Laurens sur l’orientalisme

C’est si intelligent, si clair et si utile que c’en est troublant. Ce qui m’impressionne en particulier, c’est combien le propos est peu idéologique[1] bien que que les différentes idéologies qui s’agitent sur le terrain en prennent pour leur grade. Laurens expose et ne semble défendre aucune thèse. Je me demande comment c’est possible, comment il arrive à faire ça. Je me dis[2] que c’est sans doute que le désir de savoir, le goût de la connaissance sont de puissants moteurs et de puissants régulateurs. Je pourrais dire l’amour de la vérité si je ne constatais que l’amour de la vérité, lorsqu’il est revendiqué, s’atteste surtout comme haine du mensonge or, chez Laurens, s’il renverse pas mal d’idoles au passage, et, semble-t-il avec une certaine jubilation contenue, le propos n’est jamais directement négatif, jamais explicitement contre.

La conférence reprend presque mot pour mot une intervention d’octobre 2011 aux Rendez-vous le l’histoire de Blois, dont on trouvera l’enregistrement ici: www.ekouter.net. Elle a été éditée dans le volume « Orientales IV » et on en trouve une ébauche en accès libre sur openedition.org (article de 2008).

  1. combien il est difficile de l’assigner à un camp
  2. peut-être parce que j’ai lu dans un résumé biographique qu’il s’est intéressé dès l’âge de dix ans à l’histoire

Racine: seconde préface de « Bajazet »(1676)

Les personnages tragiques doivent être regardés d’un autre œil que nous ne regardons d’ordinaire les personnages que nous avons vus de si près. On peut dire que le respect que l’on a pour les héros augmente à mesure qu’ils s’éloignent de nous: major e longinquo reverentia. L’éloignement des pays répare en quelque sorte la trop grande proximité des temps, car le peuple ne met guère de différence entre ce qui est, si j’ose ainsi parler, à mille ans de lui, et ce qui en est à mille lieues. C’est ce qui fait, par exemple, que les personnages turcs, quelque modernes qu’ils soient, ont de la dignité sur notre théâtre. On les regarde de bonne heure comme anciens. Ce sont des mœurs et des coutumes toutes différentes. Nous avons si peu de commerce avec les princes et les autres personnes qui vivent dans le sérail, que nous les considérons, pour ainsi dire, comme des gens qui vivent dans un autre siècle que le nôtre. (source)

Cette préface est citée par Henry Laurens dans « L’orientalisme: un parcours historique » (2011):

Le premier humanisme s’est construit ainsi sur l’opposition des Anciens et des Modernes. La novation du XVIIe siècle est d’introduire un troisième terme, celui des Orientaux, créant ainsi une configuration ternaire : les Anciens, les Orientaux et les Modernes. Ce qui compte est la distance, comme le marque magnifiquement Racine dans la préface de Bajazet