Racine: seconde préface de « Bajazet »(1676)

Les personnages tragiques doivent être regardés d’un autre œil que nous ne regardons d’ordinaire les personnages que nous avons vus de si près. On peut dire que le respect que l’on a pour les héros augmente à mesure qu’ils s’éloignent de nous: major e longinquo reverentia. L’éloignement des pays répare en quelque sorte la trop grande proximité des temps, car le peuple ne met guère de différence entre ce qui est, si j’ose ainsi parler, à mille ans de lui, et ce qui en est à mille lieues. C’est ce qui fait, par exemple, que les personnages turcs, quelque modernes qu’ils soient, ont de la dignité sur notre théâtre. On les regarde de bonne heure comme anciens. Ce sont des mœurs et des coutumes toutes différentes. Nous avons si peu de commerce avec les princes et les autres personnes qui vivent dans le sérail, que nous les considérons, pour ainsi dire, comme des gens qui vivent dans un autre siècle que le nôtre. (source)

Cette préface est citée par Henry Laurens dans « L’orientalisme: un parcours historique » (2011):

Le premier humanisme s’est construit ainsi sur l’opposition des Anciens et des Modernes. La novation du XVIIe siècle est d’introduire un troisième terme, celui des Orientaux, créant ainsi une configuration ternaire : les Anciens, les Orientaux et les Modernes. Ce qui compte est la distance, comme le marque magnifiquement Racine dans la préface de Bajazet