Non-moderne > Ashis Nandy: L’Ennemi intime (1984), 2. la psychologie du colonialisme

L’Ennemi intime : Perte de soi et retour à soi sous le colonialisme / Ashis Nandy.- Paris, 2007. (trad. Annie Montaut) – Chapitre premier. La psychologie du colonialisme: sexe, âge et idéologie dans l’Inde britannique.

La gauche arrogante

James Morris, in Heaven’s Command (…), Londres, 1973, p. 38, dit dans le contexte de l’Inde: « Vers 1835, on détecte une certaine arrogance chez les Britanniques, et ce ton de voix supérieur ne procédait pas, comme ce sera la cas plus tard, d’une droite arrogante, mais d’une gauche hautement moralisante. Les classes moyennes, affranchies depuis peu, accédaient au pouvoir; ce sont elles qui allaient finalement se révéler, plus tard sous le règne de Victoria, les plus passionnément impérialistes. » (p. 45)

Les gentilshommes de la Compagnie des Indes orientales n’avaient pas eu en fait pour dessein de gouverner l’Inde, mais d’y faire de l’argent, ce qu’ils firent avec la brutalité attendue/ Mais une fois que, de part et d’autre de la culture politique indo-britannique, après l’implantation de l’esprit évangélique anglais propre à la classe moyenne, on peut dire que le colonialisme proprement dit a commencé. (p. 46)

Mission civilisatrice

L’un des exemples les plus frappants de l’absence de mission civilisatrice (…) est la conquête manchoue de la Chine. Le petit groupe des conquérants s’intégra à la société chinoise en une ou deux générations, et ce qui était une colonisation devint rapidement une variante de l’oppression interne. (…)
La conquête britannique de l’Inde dans sa première phase présentait tous les signes d’une semblable intégration à la société indienne. C’est sans doute le creusement du canal de Suez qui a arrêté cette intégration en donnant aux Britanniques les moyens de rester en contact avec leur base culturelle plus étroitement qu’auparavant. (p. 52)

Marx

« Ces petites communautés, argumentait Marx […] ont mis au point une adoration de la nature abrutissante, dégradation particulièrement manifeste quand on voit les hommes s’agenouiller et se prosterner devant Kanuman (sic), le singe, et Sabbala, la vache. » [The British Rule in India, 1853]. Il s’ensuivait, selon Marx, que « quel que soit le crime de l’Angleterre, elle était l’outil inconscient de l’histoire. » (pp. 53-54)

Effets de la colonisation sur la société britannique

En premier lieu, l’expérience de la colonisation n’a pas laissé indemne la culture interne de la Grande-Bretagne. Elle marqua l’émergence des aspects les moins humains et les moins tendres de la culture politique britannique. Elle ramena au second plan la spéculation intellectuelle, l’intellect et la caritas, devenues des vertus de femmes, et elle légitima la limitation du rôle culturel des femmes – et de la féminité – en prétendant que la face tendre de la nature humaine n’avait pas lieu d’être dans la sphère publique. (p. 74)

En deuxième lieu, paradoxalement, l’idéologie du colonialisme engendra une fausse impression d’homogénéité culturelle. Tout cela finit par aboutir au gel de la conscience sociale, décourageant la critique culturelle fondamentale qu’aurait pu déclencher la réaction croissante contre la rigidité des classes sociales britanniques et les divisions infranationales, qu’aurait pu aussi suciter la chute du niveau de vie dans une société qui s’industrialisait rapidement. Le colonialisme a faussé les contours des hiérarchies sociales en ouvrant des voies alternatives à la mobilité sociale dans les colonies et en ratifiant les sentiments nationalistes (…). (p. 75)

Renan (cité par Aimé Césaire)

« La régénération des races inférieures ou abâtardies par les races supérieures est dans l’ordre providentiel de l’humanité. L’homme du peuple est presque toujours, chez nous, un noble déclassé, sa lourde main est mieux faite pour manier l’épée que l’outil servile. Plutôt que de travailler, il choisit de se battre. […] Versez cette dévorante activité sur des pays qui, comme la Chine, appellent la conquête étrangère. (…) (pp. 75-76)

repris en 1907 par un avocat de la colonisation, Carl Siger

Les pays neufs sont un vaste champ ouvert aux activités individuelles, violentes, qui dans les métropoles se heurteraient à certains préjugés, à une conception sage et réglée de la vie, et qui, aux colonies, peuvent se développer plus librement et mieux affirmer, par suite, leur valeur. Ainsi, les colonies peuvent, à un certain point, servir de soupape de sûreté à la société moderne. Cette utilité serait-elle la seule, elle est immense. (p. 75)

La théorie complète du colonialisme émergea exactement à l’époque où, pour les libéraux, l’Angleterre remplaçait la France napoléonienne comme espoir de l’humanité. (p. 77)

(à suivre)