Ashis Nandy: L’Ennemi intime (1984), Kipling

Les deux passages sur Kipling sont le « cadeau » de ce livre, l’élucidation du statut très particulier que tient pour moi Kim dans l’oeuvre de Kipling. J’ai lu tard Kim, après un premier voyage en Inde et si j’ai depuis longtemps du goût pour l’oeuvre de Kipling, le plaisir pris à la lecture de Kim était d’un autre ordre. J’ai regretté d’avoir attendu aussi longtemps de le lire, d’en avoir privé de la lecture l’adolescent en moi (qui cependant, pas vraiment mort, a jubilé tout le temps de la lecture de l’homme mûr). Le récit empathique – dont je ne donne pas d’extrait ici, il faut lire de longue – que Nandy fait de l’histoire individuelle et subjective de Kipling éclaire d’une lumière d’évidence le privilège de Kim sur le reste de l’oeuvre. Il donne à comprendre que Kim (dont Nandy ne parle pas mais qui s’anime et s’impose parallèlement à la lecture comme le double heureux du malheureux Kipling) fut pour Kipling une sorte de reconciliation fantasmatique de ses deux moi antagonistes (cf. infra) et, à ce titre, un programme d’accomplissement pour l’enfant ou l’adolescent qui le lit.

L’Ennemi intime : Perte de soi et retour à soi sous le colonialisme / Ashis Nandy.- Paris, 2007. (trad. Annie Montaut)

Kipling fut sans doute le bâtisseur le plus original des mythes nécessaires au maintien de l’amour-propre dans une puissance coloniale. Les corrélats psychiques de son idéologie impérialiste se sont souvent aussi trouvés être les corrélats de l’image que se faisait l’Occident du non-Occident.

(…) sa vision du monde originelle font de lui autre chose qu’un impérialiste forcené à l’identité cohérente. Personnalité tragique, il cherchait, comme je le démontre, à désavouer par haine de soi un aspect de son moi identifié à l’indianité – à son tour identifiée à la victimisation, à l’ostracisme et à la violence -, à cause de la cruauté de sa première rencontre avec l’Angleterre au terme d’une enfance idyllique en Inde. (p. 79)

L’image de l’Indien efféminé, passif-agressif, « mi-sauvage mi-enfant » chez Kipling, était plus qu’un stéréotype anglo-indien: c’était une facette de l’authenticité de Kipling et l’autre visage de l’Europe. (p. 80)

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Non-moderne > Ashis Nandy: L’Ennemi intime (1984), 2. la psychologie du colonialisme

L’Ennemi intime : Perte de soi et retour à soi sous le colonialisme / Ashis Nandy.- Paris, 2007. (trad. Annie Montaut) – Chapitre premier. La psychologie du colonialisme: sexe, âge et idéologie dans l’Inde britannique.

La gauche arrogante

James Morris, in Heaven’s Command (…), Londres, 1973, p. 38, dit dans le contexte de l’Inde: « Vers 1835, on détecte une certaine arrogance chez les Britanniques, et ce ton de voix supérieur ne procédait pas, comme ce sera la cas plus tard, d’une droite arrogante, mais d’une gauche hautement moralisante. Les classes moyennes, affranchies depuis peu, accédaient au pouvoir; ce sont elles qui allaient finalement se révéler, plus tard sous le règne de Victoria, les plus passionnément impérialistes. » (p. 45)

Les gentilshommes de la Compagnie des Indes orientales n’avaient pas eu en fait pour dessein de gouverner l’Inde, mais d’y faire de l’argent, ce qu’ils firent avec la brutalité attendue/ Mais une fois que, de part et d’autre de la culture politique indo-britannique, après l’implantation de l’esprit évangélique anglais propre à la classe moyenne, on peut dire que le colonialisme proprement dit a commencé. (p. 46)

Mission civilisatrice

L’un des exemples les plus frappants de l’absence de mission civilisatrice (…) est la conquête manchoue de la Chine. Le petit groupe des conquérants s’intégra à la société chinoise en une ou deux générations, et ce qui était une colonisation devint rapidement une variante de l’oppression interne. (…)
La conquête britannique de l’Inde dans sa première phase présentait tous les signes d’une semblable intégration à la société indienne. C’est sans doute le creusement du canal de Suez qui a arrêté cette intégration en donnant aux Britanniques les moyens de rester en contact avec leur base culturelle plus étroitement qu’auparavant. (p. 52)

Marx

« Ces petites communautés, argumentait Marx […] ont mis au point une adoration de la nature abrutissante, dégradation particulièrement manifeste quand on voit les hommes s’agenouiller et se prosterner devant Kanuman (sic), le singe, et Sabbala, la vache. » [The British Rule in India, 1853]. Il s’ensuivait, selon Marx, que « quel que soit le crime de l’Angleterre, elle était l’outil inconscient de l’histoire. » (pp. 53-54)

Effets de la colonisation sur la société britannique

En premier lieu, l’expérience de la colonisation n’a pas laissé indemne la culture interne de la Grande-Bretagne. Elle marqua l’émergence des aspects les moins humains et les moins tendres de la culture politique britannique. Elle ramena au second plan la spéculation intellectuelle, l’intellect et la caritas, devenues des vertus de femmes, et elle légitima la limitation du rôle culturel des femmes – et de la féminité – en prétendant que la face tendre de la nature humaine n’avait pas lieu d’être dans la sphère publique. (p. 74)

En deuxième lieu, paradoxalement, l’idéologie du colonialisme engendra une fausse impression d’homogénéité culturelle. Tout cela finit par aboutir au gel de la conscience sociale, décourageant la critique culturelle fondamentale qu’aurait pu déclencher la réaction croissante contre la rigidité des classes sociales britanniques et les divisions infranationales, qu’aurait pu aussi suciter la chute du niveau de vie dans une société qui s’industrialisait rapidement. Le colonialisme a faussé les contours des hiérarchies sociales en ouvrant des voies alternatives à la mobilité sociale dans les colonies et en ratifiant les sentiments nationalistes (…). (p. 75)

Renan (cité par Aimé Césaire)

« La régénération des races inférieures ou abâtardies par les races supérieures est dans l’ordre providentiel de l’humanité. L’homme du peuple est presque toujours, chez nous, un noble déclassé, sa lourde main est mieux faite pour manier l’épée que l’outil servile. Plutôt que de travailler, il choisit de se battre. […] Versez cette dévorante activité sur des pays qui, comme la Chine, appellent la conquête étrangère. (…) (pp. 75-76)

repris en 1907 par un avocat de la colonisation, Carl Siger

Les pays neufs sont un vaste champ ouvert aux activités individuelles, violentes, qui dans les métropoles se heurteraient à certains préjugés, à une conception sage et réglée de la vie, et qui, aux colonies, peuvent se développer plus librement et mieux affirmer, par suite, leur valeur. Ainsi, les colonies peuvent, à un certain point, servir de soupape de sûreté à la société moderne. Cette utilité serait-elle la seule, elle est immense. (p. 75)

La théorie complète du colonialisme émergea exactement à l’époque où, pour les libéraux, l’Angleterre remplaçait la France napoléonienne comme espoir de l’humanité. (p. 77)

(à suivre)

Non-moderne > Ashis Nandy: L’Ennemi intime (1984), 1. avant-propos

L’Ennemi intime : Perte de soi et retour à soi sous le colonialisme / Ashis Nandy.- Paris, 2007. (trad. Annie Montaut)  – Avant-Propos.

Hiérarchies laïques

Le colonialisme moderne a dû ses grandes victoires non pas tant à ses prouesses technologiques et militaires qu’à son aptitude à créer des hiérachies laïques incompatibles avec l’ordre traditionnel. Ces hiérarchies ont ouvert de nouveaux horizons à beaucoup, en particulier à ceux qui étaient exploités ou marginalisés dans le système traditionnel. Pour eux, l’ordre nouveau apparaissait – et là résidait sa force d’attraction psychologique – comme le premier pas vers un monde plus juste et plus équitable. (p. 27)

L’Occident alternatif

Ainsi, l’Occident n’est pas simplement constitutif d’une vision du monde impériale; ses traditions classiques et son moi critique s’érigent parfois en critique de l’Occident moderne. Symétriquement, l’hindouisme est l’indianité comme en parle V.S. Naipaul; et l’hidouisme pourrait être l’indianité comme la met en pratique Rabindranath Tagore. Ces distinctions ont pu, un temps, passer pour des trivialités. A présent, c’est notre survie qui en dépend. Particulièrement quand l’Occident moderne a produit non seulement ses serviles imitateurs et admirateurs, mais ses opposants matés et ses contrevenants tragiques dans leurs bravades ultimes de courageux gladiateurs soumis à l’appréciation des Césars. Cette étude est un péan en hommage à ceux qui, refusant ce jeu, construisent un Occident suceptible de les laisser vivre avec l’Occident alternatif, tout en résistant à l’étreiente de l’ego occidental dominant. (p. 32)

Dialectique du maître et de l’esclave (non-moderne)

 Entre la maître moderne et l’esclave non-moderne, il faut choisir l’esclave, non pas parce qu’on devrait faire le choix de la pauvreté volontaire ou admettre la supériorité de la souffrance, non pas seulement parce que l’esclave est opprimé, et pas même parce qu’il travaile (ce qui, d’après Marx, en fait quelqu’un de moins aliéné que son maître). Il faut choisir l’esclave parce qu’il représente un système de pensée d’un ordre supérieur, qui inclut forcément le maître comme personne humaine, alors que le système de pensée du maître est obligé d’exclure l’esclave sauf à en faire « une chose »

« pas de fusion possible avec les Arabes! »

L’Afrique française du maréchal Clauzel, vers 1840 (cité dans Histoire d’un parjure / Michel Habart):

Les avantages de l’Algérie seraient immenses si, comme en Amérique, les races indigènes avaient disparu, et si nous pouvions jouir de notre conquête en sécurité, condition première de toute colonisation. Ce but atteint, il sera bon de voir ce que font les Anglais de leurs colonies… Colonisons, colonisons! A nous la Mitidja! A nous la plaine! Toutes ces terres sont de première qualité. A nous seuls! Car pas de fusion possible avec les Arabes!

Histoire d’un parjure (titre qui fait allusion aux proclamations en arabe, garantissant aux algériens le respect de leur indépendance et de leur religion, distribuées par les Français en 1830) a été publié par les éditions de Minuit en 1960. Il n’a pas été réédité depuis à ma connaissance. Voici comment Morvan Lebesque le présentait dans le Canard Enchaîné au moment de sa publication:

Au moment où la guerre d’Algérie rue, mord et bave, cabrée dans ses derniers soubresauts – du moins, nous l’espérons, et prenons garde ! car c’est alors, chacun le sait, que la bête est la plus dangereuse !- il paraît un petit livre qui remonte à ses origines. Il s’intitule « Histoire d’un Parjure » et son auteur, M. Michel Habart, y a recueilli des textes qui rempliraient plusieurs colonnes de l’Anti-France. Sujet? La Conquête. Et qu’y trouve-t-on? Exactement tout ce que nous ignorions, malgré nos livres d’école, non : à cause d’eux.
Allons, direz-vous : encore un livre partisan – Les Editions de Minuit, n’est-ce pas? – basé sur des témoignages d’extrême- gauche. Vous n’y êtes pas du tout. Ses témoins, M. Habart ne les a pas choisis parmi les « traîtres » d’aujourd’hui ou d’hier : ni Jean-Paul Sartre, ni Lamartine. Il est allé les chercher tout bonnement à la Bibliothèque Nationale, et ils s’appellent Louis-Philippe, Bourmont, Clauzel, Bugeaud, Saint-Arnaud, Thiers. Massacreurs d’Arabes et fusilleurs d’ouvriers, la caution est-elle assez bonne? Si oui, lisez ce qui va suivre.

Après le saut les extraits que j’en fis à Oran, en 1982, où mon ami El Hadi Didi me l’avait prêté avant de me l’offrir à notre retour ainsi que quelques autres extraits du compte-rendu de Morvan Lebesque dont l’intégralité a été mise en ligne ICI, où je l’ai trouvé <mise à jour, 6.06.2010>le lien est rompu – on trouve encore le compte-rendu de ML sur le site du Soir d’Algérie</mise à jour>.

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