Paul-Louis Courier: « Comment gouverner après cela? » (Tachitypie)

Paul-Louis Courier: Pamphlets politiques et littéraires

Courier, Paul-Louis, et Armand Carrel, Pamphlets politiques et littéraires de Paul-Louis Courier. (Paris: Paulin, 1831).

On mande de Berlin que le docteur Kirkausen, fameux mathématicien, a depuis peu imaginé de nouveaux caractères, une nouvelle presse maniable, légère, mobile, portative, à mettre dans la poche, expéditive surtout, et dont l’usage est tel, qu’on écrit comme on parle, aussi vite, aisément: c’est une tachitypie. On peut, dans un salon, sans que personne s’en doute, imprimer tout ce qui se dit, et, sur le lieu même, tirer à mille exemplaires toute la conversation, à mesure que les acteurs parlent. Lire la suite

Web et Ponge

(Souvent, sans les avoir cherchées, je tombe sur ce qui m’apparaît comme des attestations d’une attente, de l’attente d’une mutation technologique à venir[1], au rebours de la vision technocentrée qui voudrait voir dans l’innovation technique la cause des mutations culturelles.)

Dans les Proêmes on trouve:

« Nous subissons la choses la plus insupportable qui soit (…) L’imprimé se multiplie. Et il y a des gens qui trouvent que tout cela ne grouille pas assez, qui font des vers, de la poésie, de la surréalité, qui en rajoutent. Les rêves (il paraît que les rêves méritent d’entrer en danse, qu’il vaut mieux ne pas les oublier). Les réincarnations, les paradis, les enfers, enfin quoi après la vie, la mort encore à vivre! » (La Mort à vivre, 1926)

Le passage est entre guillemets mais à « insupportable » on reconnaît la voix de Ponge lui-même. C’est bien cependant à lui comme à un autre que s’adresse la protestation (voir par exemple le proême de l’année suivante: « Phrases sorties du songe »)[2]. Plus tard, dans la seconde partie des Proêmes, il théorise la nécessité de cette prolifération du texte[3] et il la mettra en pratique dans la Fabrique du Pré, par exemple, ou dans le Carnet du bois de pins[4].

Il y a donc une difficulté, une injonction contradictoire: la protestation contre la prolifération du texte et le ressenti intime de sa nécessité. Cette contradiction est motrice dans l’œuvre du « jeune » Ponge, qui régulièrement pose l’exigence d’un idéal de brièveté et d’exactitude et sans cesse le trahit ou du moins ressent le besoin de le trahir.

En le lisant je pense cependant à autre chose. Je remarque que la protestation contre la prolifération du texte vise littéralement la multiplication de l’imprimé, et je me dis que le web, d’une certaine façon, offre une sortie neuve, via un nouveau dispositif technique, de l’aporie. L’écriture numérique permet une prolifération du texte sous une forme toute différente pour ses destinataires.

Et un autre proême, de 1930 celui-là, « Prospectus distribué par un fantôme », vient en quelque sorte apporter de l’eau à ce moulin:

La fortune des poésies ressemble beaucoup à celle de ces horoscopes dérisoires qu’une sorte de messagers magnifique pose sur les tables des consommateurs aux terrasses des cafés.

« Personne d’ailleurs n’est tenu de lire. »

N’est-ce pas là le sort et le mode d’emploi des dépôts d’écriture (ou d’autres « contenus produits par l’utilisateurs ») que nous faisons sur nos blogues ou sur les « réseaux sociaux »?

(Mais l’on trouverait sans peine aujourd’hui un rejeton du locuteur pongien pour reprocher à la toile d’être l’occasion d’une insupportable prolifération du texte, voire à réclamer de la police d’y mettre un peu d’ordre[5]!)

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