Web et Ponge

(Souvent, sans les avoir cherchées, je tombe sur ce qui m’apparaît comme des attestations d’une attente, de l’attente d’une mutation technologique à venir[1], au rebours de la vision technocentrée qui voudrait voir dans l’innovation technique la cause des mutations culturelles.)

Dans les Proêmes on trouve:

« Nous subissons la choses la plus insupportable qui soit (…) L’imprimé se multiplie. Et il y a des gens qui trouvent que tout cela ne grouille pas assez, qui font des vers, de la poésie, de la surréalité, qui en rajoutent. Les rêves (il paraît que les rêves méritent d’entrer en danse, qu’il vaut mieux ne pas les oublier). Les réincarnations, les paradis, les enfers, enfin quoi après la vie, la mort encore à vivre! » (La Mort à vivre, 1926)

Le passage est entre guillemets mais à « insupportable » on reconnaît la voix de Ponge lui-même. C’est bien cependant à lui comme à un autre que s’adresse la protestation (voir par exemple le proême de l’année suivante: « Phrases sorties du songe »)[2]. Plus tard, dans la seconde partie des Proêmes, il théorise la nécessité de cette prolifération du texte[3] et il la mettra en pratique dans la Fabrique du Pré, par exemple, ou dans le Carnet du bois de pins[4].

Il y a donc une difficulté, une injonction contradictoire: la protestation contre la prolifération du texte et le ressenti intime de sa nécessité. Cette contradiction est motrice dans l’œuvre du « jeune » Ponge, qui régulièrement pose l’exigence d’un idéal de brièveté et d’exactitude et sans cesse le trahit ou du moins ressent le besoin de le trahir.

En le lisant je pense cependant à autre chose. Je remarque que la protestation contre la prolifération du texte vise littéralement la multiplication de l’imprimé, et je me dis que le web, d’une certaine façon, offre une sortie neuve, via un nouveau dispositif technique, de l’aporie. L’écriture numérique permet une prolifération du texte sous une forme toute différente pour ses destinataires.

Et un autre proême, de 1930 celui-là, « Prospectus distribué par un fantôme », vient en quelque sorte apporter de l’eau à ce moulin:

La fortune des poésies ressemble beaucoup à celle de ces horoscopes dérisoires qu’une sorte de messagers magnifique pose sur les tables des consommateurs aux terrasses des cafés.

« Personne d’ailleurs n’est tenu de lire. »

N’est-ce pas là le sort et le mode d’emploi des dépôts d’écriture (ou d’autres « contenus produits par l’utilisateurs ») que nous faisons sur nos blogues ou sur les « réseaux sociaux »?

(Mais l’on trouverait sans peine aujourd’hui un rejeton du locuteur pongien pour reprocher à la toile d’être l’occasion d’une insupportable prolifération du texte, voire à réclamer de la police d’y mettre un peu d’ordre[5]!)

notes:

  1. voir par exemple Benjamin: réception par la distraction ou Proust, Sodome et Gomorrhe II
  2. Dans le texte introductif des Proêmes, leur proème donc, il écrit:

    « Tout se passe (du moins l’imaginé-je souvent) comme si, depuis que j’ai commencé à écrire, je courais, sans le moindre succès, après l’estime d’une certaine personne. Où se situe cette personne, et si elle mérite ou non ma poursuite, peu importe. ».

    C’est reconnaître et installer une schize. Que le locuteur supposé de ce discours entre guillemets soit ou pas cette « certaine personne », on reconnaît ici quelque chose comme un débat intérieur.

  3. Réflexions en lisant « l’Essai sur l’Absurde », août 41:

    Historiquement voici ce qui s’est passé dans mon esprit:

    1° J’ai reconnu l’impossibilité de m’exprimer;
    2° Je me suis rabattu sur la tentative de description des choses (mais aussitôt j’ai voulu les transcender!);
    3° J’ai reconnu (récemment) l’impossibilité non seulement d’exprimer mais de décrire les choses.

    Ma démarche en est à ce point. Je puis donc soit décider de me taire, mais cela ne me convient pas; on ne se résout pas à l’abrutissement. Soit décider de publier des descriptions ou relations d’échecs de description.

  4. mais le Carnet du bois de pins est de 1940, c’est-à-dire que le morceau dans Proêmes théorise plutôt la pratique qu’il ne la programme.
  5. Dans le même morceau, Ponge oppose ces publications furtives aux publications imprimées légitimes, « beaucoup mieux noté[es] par la police ».
Source: Wikimedia Commons
Source: Wikimedia Commons

2 réflexions sur “Web et Ponge

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s