Ibn ‘Arabî et Averroès

Futûhât, I:

Un jour, à Cordoue, j’entrai dans la maison d’Abûl l-Wâlid Ibn Rushd, cadi de la ville, qui avait manifesté le désir de me connaître personnellement parce ce que ce qu’il avait entendu à mon sujet l’avait fort émerveillé, c’est-à-dire les récits qui lui étaient arrivés au sujet des révélations que Dieu m’avaient accordées au cours de ma retraite spirituelle. Aussi, mon père, qui était un de ses amis intimes, m’envoya chez lui sous le prétexte d’une commission à lui faire, mais seulement pour donner ainsi l’occasion à Averroës de converser avec moi. J’étais en ce temps-là un jeune adolescent imberbe. A mon entrée, le philosophe se leva de sa place, vint à ma rencontre en me prodiguant les marques démonstratives d’amitié et de considération, et finalement m’embrassa. Puis il me dit: « Oui. » Et moi à mon tour, je lui dis: « Oui. » Alors sa joie s’accrut de constater que je l’avais compris. Mais ensuite, prenant moi-même conscience de ce qui avait provoqué sa joie, j’ajoutai: « Non. » Aussitôt, Averroës se contracta, la couleur de ses traits s’altéra, il sembla douter de ce qu’il pensait. Il me posa cette question: « Quelle sorte de solution as-tu trouvée par l’illumination et l’inspiration divine? Est-ce identique à ce que nous dispense à nous la réflexion spéculative? » Je lui répondis: « Oui et non. Entre le oui et le non les esprits prennent leur vol hors de leur matière, et les nuques se détachent de leur corps. » Averroës pâlit, je le vis trembler; il murmura la phrase rituelle: il n’y a de force qu’en Dieu, – car il avait compris ce à quoi je faisais allusion.

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Livre et lecture à Baghdad au 9e siècle

Fihrist, 5.1:

Abû ‘Ubayd Allâh nous a relaté que Muhammad ibn Muhammad lui raporta que Abû al-‘Abbâs Muhammad ibn Yazîd, le grammairien disait:

« Je n’ai jamais vu personne plus cupide quant au savoir que ces trois: al-Jâhiz, al-Fath ibn Khâqân, et Ismâ’il ibn Ishâq le juge. Quelque livre qui vint entre les mains d’al-Jâhiz, il le lisait depuis le début jusqu’à la fin, tandis qu’al-Fath portait un livre dans sa pantoufle et s’il quittait la présence d’al-Mutawakkil [le calife] pour pisser ou prier, il prenait le livre en marchant, le lisant jusqu’à ce qu’il eût atteint sa destination. Puis il faisait la même chose à nouveau tandis qu’il revenait, jusqu’à ce qu’il eût regagné son siège. Et pour Ismâ’il ibn Ishâq, à chaque fois que je le rencontrais, il y avait un livre dans sa main, qu’il était en train de lire, ou bien il retournait des livres afin d’en choisir un pour le lire. »

(Fihrist d’Ibn al-Nadîm, d’après la traduction anglaise de Bayard Dodge)

Lecture: pour dépasser la querelle / Christian Montelle

LECTURE : POUR DÉPASSER LA QUERELLE / Christian Montelle (moncri@wanadoo.fr)La Parole contre l’échec scolaire/La haute langue orale, l’Harmattan, 2005

(Envoyé en commentaire au billet de Cerca blogue! : « Lecture et tradition orale ».)

Si vous ne reconnaissez ni ne comprenez un mot en l’entendant, vous ne le comprendrez pas en le lisant.

(Sticht, T.G.: Auding and reading : A developmental model. 1975).

Une querelle déchire l’école depuis des décennies : faut-il privilégier le signe ou le sens lors de l’apprentissage de la lecture ? Le ministre a tranché : tout enseignant devra privilégier le code graphémique et proscrire la globale ou la semi-globale, sous peine d’encourir les plus redoutables sanctions. Cette bulle papale aussi étonnante qu’impérieuse risque de brouiller encore un peu plus le problème de la lecture, corrélé à celui de l’échec, et de retarder la généralisation d’approches efficaces, en focalisant les regards sur un objet strictement polémique et non déterminant. Les adversaires ( ? !) ferraillent pour la conquête d’une place vide !
Je voudrais évoquer d’autres aspects souvent méconnus dans sept présentations très courtes que j’étaie dans le chapitre II de l’ouvrage cité en référence.

(la suite après le saut…)

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