Darwinisme & anti-darwinisme

Le mois dernier, lors d’une conversation sur le darwinisme (cf. mon post du 11 juillet), Müslüm me cite le nom de Harun Yahya. Je me suis souvenu avoir vu les livres de Harun Yahya dans les vitrines des librairies islamistes en haut de la rue Jean-Pierre Timbaud, à Paris.

Du coup, ma curiosité ranimée, je suis allé voir sur le net.

Harun Yahya est le pseudonyme d’un intellectuel islamiste turc, Adnan Oktar, né en 1956. On trouve sur son site de nombreux ouvrages en ligne & parmi eux spécialement ceux qui se vouent à la réfutation du darwinisme.

Dans ces ouvrages Harun Yahya utilise souvent les écrits de Stephen Jay Gould (mort l’année dernière), le biologiste bien connu en France (édité en Points-Seuil, notamment), qui a polémiqué avec Daniel C. Dennett lors de la publication de Darwin Dangerous Idea. Voir le compte rendu de ces échanges par DCD sur le site de Sundeep Dougal.

DCD interprète son désaccord avec STJ comme un effort d’ouverture vers les croyants (Gould’s persistent misrepresentations of evolutionary biology were motivated, I believe, by a sincere desire for peace between science and religion), comme une position de conciliation, Gould lui expliquait sa position, au contraire, comme une éviction radicale de toute téléologie (ie de toute interprétation de l’évolution en terme de progrès ou de finalité). Voir à ce sujet, par exemple, l’interview de Gould par Scott Rosenberg sur le site de Salon.

Il n’en reste pas moins que les objections de Gould au néo-darwinisme classique sont largement utilisées par les créationnistes, islamistes mais d’abord chrétiens. Phillip E. Johnson, professeur de droit à Berkeley & l’un des plus actifs créationnistes américains appelle Gould « le Gorbatchev du darwinisme ».

Comme aurait dit Lacan: « où tu penses, tu n’es pas »!

(à suivre)

A propos de Darwin

Sur le site (privé) de Merline, il y a quelque part, en exergue, cette citation d’un psychanalyste anglais (Adam Phillips):

« Pourquoi Darwin est-il plus radical que Freud ? Freud s’inscrit dans une tradition où on raconte sa vie comme une histoire, avec des conflits, des échecs et des succès. Chez lui, on trouve la recherche du plaisir et l’évitement de la souffrance; il me semble qu’il y a quelque chose de curieusement consolant là-dedans. Il y a aussi un désir inconscient, quelque chose qui nous fait avancer. Pour lui, la vie est fascinante et pleine de sens. Tandis que Darwin nous dit simplement : «Nous survivons afin de nous reproduire. Il n’y a pas d’autre projet», et cela fait de notre vie quelque chose d’absolument contingent, accidentel et insignifiant. Du coup, toutes nos idées sur le progrès, l’espoir, le sens de la vie, sont radicalement changées. Pour Darwin, que nous souffrions ou non n’a pas d’importance. Il n’y a rien qui nous fasse avancer, sauf ce projet très basique : survivre. Mais tous les deux parlent de ce que cela implique de vivre sans l’idée de Dieu. » (Libération du 26.09.2002)

Je dois dire quelque chose là.
Le livre de Daniel Dennett, Darwin dangerous idea, qui a été mon livre de chevet, il y a quelques années, montre que le sens de l’entreprise darwinienne est plus radical que ça & que Darwin ne nous dit pas: «Nous survivons afin de nous reproduire. Il n’y a pas d’autre projet». Il montre au contraire qu’il n’est besoin d’aucune finalité, d’aucun projet, absolument, pour rendre compte de la réalité. Et ça change tout, en particulier ça ne laisse pas de place aux dérives du darwinisme social et, non, nous ne sommes pas sur terre pour nous reproduire (simplement, une forme biologique qui ne se reproduit pas disparaît & donc les formes biologiques qui subsistent ont tendance à se reproduire, il n’y a là nul projet).
Ce qui est amusant, c’est le tournant pascalien que peut prendre ce matérialisme radical: pour le croyant ou comment dire? pour qui le mot « Dieu » n’est pas un mot de trop, il n’y a pas dans cette démonstration une preuve athéiste mais un moyen de purifier l’idée du divin, de mettre ce qu’elle vise à sa vraie place, au fondement ultime de la réalité, avant toute médiation (et dans toute médiation,etc.). C’est encore trop peu dire. Il y a dans cette démonstration d’un philosophe sans doute athée une efficacité apologétique mystérieuse & réjouissante.

Oeuvres de Christophe Colomb (2)

Au début de son voyage, Colomb fait escale aux Canaries. Là, tandis qu’il passe d’une île à l’autre (de la Grande Canarie à La Gomera?), il longe Teneriffe et son volcan dont il raconte une éruption qui n’est attestée nulle part ailleurs.

« Ils virent sortir des flammes énormes du sommet de l’île de Ténériffe, qui est d’une hauteur tout à fait exceptionnelle »

Le pic de Teide. La montagne du purgatoire. Contes de marins? Le baratin pédant de Colomb à ceux qui l’accompagnent.

L’arrivée dans les îles. Le double langage de Colomb (déjà tous les topoi de l’idéologie colonialiste). Colomb baratineur comme Ulysse.

(report oct. 2006)

Oeuvres / de Christophe Colomb

Oeuvres / de Christophe Colomb; prés. & trad. par A. Cioranescu.- Paris: Gallimard, 1961.

CC commence son journal de bord, écrit à l’intention des souverains par le rappel successivement de la chute de Grenade puis de l’expulsion des Juifs. Il y a là quelque chose comme du génie, une pensée historique en même temps que géopolitique. La carte qu’on lui attribue frappe à la fois par son ambition et par son caractère rudimentaire: les sphères célestes entourées d’anneaux convergents, un disque étroit où se pressent toutes les terres du vieux monde. Elle est à l’image du génie de Colomb: ambitieux et approximatif.

Début de la relation du 1er voyage, après les titres, les invocations et les adresses:

« En cette présente année de 1492, Vos Altesses menèrent à bonne fin la guerre contre les Maures qui dominaient en Europe, en terminant ladite guerre dans la très illustre cité de Grenade… »

Au large de Palos de Moguer, au soir de la première journée de navigation, Colomb se retire dans sa cabine. Le navire sent encore le bois, le calfat et la peinture. L’odeur fraîche de la mer flotte autour, emprunte les courants d’air. L’Amiral a fait le point, juste au-dessus et il ouvre son journal de bord vierge.

Non, son journal n’est pas vierge, il a écrit la veille.

On recommence. C’est le 2 août 1492 à Palos de Moguer, un petit port au sud de Huelva, sur le golfe de Cadix, au bout de l’Andalousie, près de la frontière portugaise où l’Amiral est depuis le mois de mai pour y armer ses trois vaisseaux, recruter ses équipages et préparer le voyage (il est parti le samedi 12 mai de Grenade où les souverains se sont installés pour célébrer leur conquête). Le 2 août dans l’après-midi, tandis qu’on fête le départ sur la place du port, l’Amiral s’est fait amener en barque sur la Santa Maria, pour une dernière inspection, a-t-il dit mais il allé dans sa cabine. Il entendait plaisanter les hommes qui sont venus avec lui dans la barque, Juan de la Cosa, son cousin et un autre marin. Il a ouvert le codex in-quarto vierge qu’il a amené avec lui, a débouché l’encrier et il écrit:

« In nomine Domini nostri Jhesu Christi, Très Chrétiens et très Hauts, très Excellents et très Puissants Prince, le Roi et la Reine des Espagnes et des îles de la mer, Nos Seigneurs. En cette présente année de 1492… »

C’est le prologue du journal de bord qu’il se propose de tenir scrupuleusement, conscient qu’il est de l’importance de son voyage et de l’intérêt de faire mémoire de ses péripéties.

Géopolitique. Les buts déclarés: prendre contact avec le grand Khan, aider à sa conversion et à celle de ses sujets, visiter par la même occasion les pays et les populations de cette extrémité orientale du monde qu’on appelle encore Inde, et ouvrir une nouvelle route, par l’Ouest, pour y parvenir, un but politique, un but géographique et un but maritime (médiologique). Et cela dans la circonstance géopolitique évoquée de la prise de Grenade et de l’expulsion de Juifs. C’est un vieux projet que de contourner l’Islam et de l’encercler par l’alliance et la conversion des Mongols. Mais il y a plus d’un siècle que les Mongols qui avaient conquis la Chine sont retournés dans leurs steppes et que c’est un empereur chinois Ming qui détient le mandat du Ciel.
Le royaume de Grenade n’était plus une puissance mais sa chute proclame au monde l’affaiblissement de l’Islam et la nouvelle force de la chrétienté. Disproportion entre la précision de la circonstance temporelle et le vague géographique et temporel des objectifs.

Contradiction entre les objectifs affichés et le contenu des capitulations qui nomment le Génois « Vice-Roi et Gouverneur perpétuel de toutes les îles et de la terre ferme que je pourrais découvrir et conquérir, et qui seraient découvertes et conquises par la suite… » Est-ce que ces stipulations ne sont pas mieux adaptées à ce qu’on trouva qu’à ce qu’on était censé trouver?

Colomb écrit avec gourmandise, des lettres grandes et grasses, avec de longs jambages, et de nobles majuscules tout au long des premières lignes. Ce prologue lui permet de goûter toute la solemnité de ce voyage à venir, il fait de cette journée du 2 août le prologue du voyage qui commencera le lendemain un peu avant le crépuscule de l’aube.

Ecrivant, il pense déjà aux relations qu’il fera et il utilise le parfait, comme s’il était déjà rentré:

« Je me dirigeai d’abord vers les îles Canaries… »

Il pose la plume après avoir écrit:

« Je me proposai de naviguer tout le temps qu’il faudrait pour arriver aux Indes, afin de présenter aux princes de ces régions l’ambassade de Vos Altesses et d’exécuter ainsi ce qui m’avait été commis. »

Et là-dessus il pose la plume.

Le lendemain il est passé au présent.

(report oct. 2006)

Dante, Ulysse et l’au-delà

(Lecture du Cosmos de Dante / James Dauphiné)

Ce que Dante met aux antipodes de Jérusalem, c’est la montagne du purgatoire mais la montagne du purgatoire est en même temps le support du Paradis Terrestre. On se souviendra que les cartographes médiévaux, respectant la géographie fantaisiste de leur temps, mettaient le Paradis Terrestre à l’extrémité orientale du monde. Que la place du Purgatoire soit aussi celle du Paradis Terrestre n’est pas illogique: d’une part, en géographie verticale, si le Paradis Terrestre est de l’ici-bas ce qui se rapproche le plus de l’au-delà (si près de la création il est un lieu terrestre encore à demi incarné: la chute d’Adam & son expulsion avec Eve sont le dernier acte de la création et d’ailleurs, sans quitter tout à fait la surface du monde, il est fermé derrière Adam, comme retranché de la surface du monde – ou dit autrement, l’Eden bien que localisé géographiquement, selon la géographie terrestre, appartient encore aussi à la géographie métaphysique, verticale), le Purgatoire est ce qui de l’au-delà se modèle le plus sur la réalité terrestre, d’autre part l’Eden et le Purgatoire sont ensemble dans un rapport fonctionnel, le Purgatoire est à cause de l’Eden (alors que l’Enfer est à cause de Satan), le Purgatoire est dans l’au-delà le lieu où se purge la faute originelle dont l’Eden a été le décor et l’instrument.

Dans Le Cosmos de Dante, James Dauphiné s’étonne de la place du Paradis Terrestre chez Dante, aux antipodes de Jérusalem. C’est qu’il ne veut reconnaître dans la géographie dantesque rien d’autre qu’une compilation de la tradition. Je manque d’érudition pour déterminer ce qui chez Dante est original mais ce qui est clair, c’est que se manifeste chez lui une mutation de la géographie imaginaire: le monde terrestre n’est plus plat mais il est sphérique. Et dans cette mesure Dante, quoiqu’on en ait, annonce bien Colomb. Sur un monde sphérique l’extrême-occident et l’extrême-orient se rencontrent, et ils se rencontrent aux antipodes.

Dante n’a pas vu dans son œuvre une épopée. C’est pourtant, d’entre les genres classiques, de l’épique qu’elle s’approche au plus près. (Que D. en ait eu conscience, malgré ses doctrines littéraires, en témoigne la présence à ses côtés de l’auteur de l’Enéide). La DC est en quelque sorte l’amplification d’un épisode de l’Odyssée retransposé dans l’Enéide, la visite aux morts. L’épisode originel lui-même n’est pas repris dans la DC, il est même en quelque sorte dénié puisqu’ici Ulysse se voit interdire ce qui est permis à Dante, ie de pénétrer vivant au royaume des morts (Dante revient, plusieurs fois sur l’exceptionnalité de ce privilège qui lui est consenti). Au moment d’aborder à l’île-montagne du Purgatoire, son bateau coule et Ulysse meurt.

A-t-on assez remarqué que le voyage dantesque d’Ulysse se décroche du voyage homérique (Dauphiné fait du voyage dantesque un second départ d’Ithaque, ce qui permet sans soute de concilier plus facilement les deux fables mais montre surtout qu’il a lu trop distraitement son auteur) juste après l’épisode circéen? C’est-à-dire que le fatal voyage dantesque vient exactement à la place de la nechuia. On pense généralement que la connaissance que Dante avait d’Homère était à peu près nulle. Je ne peux cependant me résoudre à voir dans cette coïncidence un pur effet de hasard. Tout se passe comme si Dante avait voulu refuser à Ulysse l’accès aux morts, qu’il avait voulu le lui confisquer pour se l’attribuer à lui-même.

(report oct. 2006)

L’Ouest (Kerouac et Ulysse)

Ils disaient (Kerouac, Cassady) qu’au-delà de l’ouest, que l’ouest de l’ouest était le sud. La traversée du continent, d’océan à océan, aboutissait à San Francisco. Et cela n’était pas cependant la fin du voyage. J’ai un peu de mal à accepter ça, je me suis toujours imaginé l’arrivée en face du Pacifique comme un aboutissement. Avec ce que ça comporte de frustration, d’angoisse ou de déception, d’enthousiasme anxieux. Mais ce n’est pas de moi qu’il s’agit. Pour eux le voyage continuait vers le sud, vers le Mexique.
Il y a un temps d’arrêt, face à l’Océan. Et le Pacifique est comme un mur, ses nuées viennent s’arrêter sur les cimes des collines et coulent par les cols pour se dissoudre dans l’air sec de la vallée. Cet arrêt est une énigme: c’est ici que s’arrête l’Ouest et pourtant notre boussole continue d’indiquer l’ouest, en face, perpendiculaire à la côte, vers l’Asie, les Indes Orientales.
Il y a là quelque chose comme une difficulté géométrique: l’Ouest est une entité, avait un sens absolu lorsqu’on s’imaginait la Terre plate. Alors les quatre orients avaient même valeur. Lorsque la Terre est devenue ronde, alors Orient & Occident sont devenus, à la différence des pôles, des notions locales relatives, des directions.
Ce qui pour moi est à l’Ouest est en même temps à l’extrême Est, dans un rapport inverse. Sur un globe mon proche Orient est en même temps mon extrême Occident. &c.
Or, du temps que l’Ouest était une notion locale absolue, une direction sans retour, il s’est chargé d’une valeur imaginaire déterminée qui en fait le pays des morts, en particulier, le pays où s’abîme le soleil, lorsque l’Orient est le pays de toutes les naissances.
La découverte de la rotondité de la Terre n’a pas du jour au lendemain aboli ces valeurs imaginaires. A partir de cette origine dans l’idée d’une Terre plate dont la course solaire marquait les extrémités, les valeurs attribuées à l’Ouest ont sans cesse été réélaborées. Pour les Egyptiens le pays des morts arrivait presque au bord de la rive gauche du Nil, il commençait au-delà des collines qui la dominait et où l’on creusait les tombes royales et sa figure était l’immensité vide du désert. Pour les Grecs, les colonnes d’Hercule signaient la limite du monde habitable (autorisé aux hommes) – et à l’ouest de l’ouest alors était le Nord, l’Hibernie & Thulé. Pour les Mésopotamiens, on peut supposer que le rivage du Liban faisait comme nous fait le rivage du Pacifique et que les Phéniciens étaient ces gens qui ont commerce avec un extrême-occident sauvage.
Puis les colonnes d’Hercule ont cessé d’être une borne.
Sans doute la réélaboration a été la plus urgente et créatrice lorsqu’on s’est mis à voir la Terre comme une sphère. Le moment de cette réélaboration est bien concrétisé par le chant 26 de l’Enfer de Dante. On s’imaginait qu’à l’extrême ouest d’une Terre plate les navires tomberaient dans le vide, passant les bords du monde. Chez Dante déjà l’extrême ouest rejoint l’extrême est (le paradis terrestre) mais non pas sur un espace sphérique homogène. La nef d’Ulysse, au pied de la montagne de l’Eden, sombre comme elle l’aurait fait au bord du monde, comme s’il fallait préserver l’interdit, l’absolu danger d’une course sans limite vers l’Occident.
C’est contre cet interdit que Colomb a entrepris son voyage. Mais lui aussi chercha le Paradis Terrestre (l’Extrême Orient) sur les rivages de l’Amérique.

(report oct. 2006)

Le dernier voyage d’Ulysse

Son voyage, Ulysse a mis longtemps pour l’accomplir. Commencé au sortir de Troie, dans ce moment mal connu de la Grèce, entre l’époque des palais et ce recommencement qui porte pour nous le nom d’Hésiode, commencé au 13e siècle avant l’ère commune, terminé au 13e siècle après l’ère commune, et encore on raconte que le fantôme d’Ulysse, plus vieux encore qu’il n’était lorsqu’il apparût au porcher Eumée, barbe et cheveux blancs, cuisses encore fortes, se tenait debout sur la Santa Maria, près du Gênois. Et qu’il portait un fantôme de rame, blanc aussi, sur l’épaule. Le voyage a duré longtemps et c’est à juste titre que Dante écrit: Io e’compagni eravam vecchi e tardi. Ce que ni Dante, ni Homère ne racontent, et sans doute la raison en est que ni l’un ni l’autre ne connaissait l’Amérique, c’est qu’au large du Maroc ou au-delà des Açores, ou plus loin encore, dans les environs de Saint-Domingue, il trouva une île où vivait un solitaire, lequel ne devait son savoir qu’à lui-même ou à la Nature, qui portait une longue barbe et dont il ne comprit pas qu’il était en quelque sorte Adam sans Eve.

Cela est-il possible?

Hayy ibn Yaqzan était sentinelle en place del mondo senza gente. L’aurait-il entendu que sa fin aurait été autre. Mais Ulysse pouvait-il s’arrêter en une île dépourvue de femme? Tiresias, qui avait été femme et qui lui apprit que lorsque l’homme a une part de plaisir, la femme en a neuf, et ce qui lui a attiré la haine des femmes pour avoir trahi leur secret et parce que pour les Grecs éprouver du plaisir est honteux, Tiresias, et cela il l’avait raconté à Ulysse autour de la fosse carrée, au pays des Cimmériens, Tiresias lui avait prédit qu’il aurait à s’enfoncer loin de la mer, dans l’intérieur du continent, jusqu’à ce qu’il rencontre des hommes qui ignorent la mer et il le saurait parce qu’ils lui demanderaient, ignorants de ce que c’est qu’une rame, pourquoi il voyage avec une palle à vanner sur l’épaule. Et il nous laisse en souffrance de savoir ce que signifie l’ignorance des Cimmériens (car ceux-là, qui vivent sur des terres que ne réchauffent jamais les rayons du soleil, sont aussi les Cimmériens). On se doute bien, connaissant le gaillard, qu’il s’agit là de connaissance mais quelle au juste? Et donc, pour accomplir sa quête, il fallait bien des gens, ces gens qui lui demanderaient, &c.. Fuyait-il alors son destin, ce destin que lui avait assigné Tiresias? Quoiqu’il en soit, l’Amérique vers quoi il entraînait ses derniers compagnons, ceux, les rares, que le périple méditerranéen avait épargné, ceux qu’il restait encore à la menteuse persuasion d’Ulysse à perdre, cette Amérique devant eux il la voulait senza gente, monde vierge. Se souvenait-il de la sentinelle tandis qu’il se tenait auprès du Gênois sur le pont du navire espagnol? Car la sentinelle lui enseignait l’unicité de D. connue avant toute révélation, sentinelle aristotélicienne.

(report oct. 2006)

Les mots

Le monde est fait de mots. Le souci des mots, de l’arrangement des mots & de la rectitude des noms, pour que le monde soit vivable, habitable.
La réalité est à notre image, toute habillée de mots, voilée, décorée, civilisée, policée. Mais la nue, la réelle, cette chose qui est, celle qui peut donner aux mots à quoi adhérer & de quoi prendre des formes, celle-là est hors mots. Al-Haqq.
Nous sommes à l’image de la réalité. Nus, nous sommes à l’image d’al-Haqq, du dateur de formes & de formable.
Nous aussi, alors, nous le sommes.
L’erreur de Platon: mettre la matière aux antipodes du système des formes. Cette manie de la dichotomie. Et Aristote après lui. D’opposer logos à hylê. Or ce que nous avons appris, c’est que la matière est composée de formes.
La science en même temps qu’elle libère les cieux de la présence de Dieu (& la libère, c’est-à-dire l’idée que nous avions de cette localisation), peuplant des espaces de plus en plus vastes, les comblant de langage, libère la matière de sa matérialité, met des mots de plus en plus profond, dans le de plus en plus petit.
Le curieux, c’est que les Grecs, lorsqu’ils ont eu à le faire, ont appelé cela, ce que les Chinois appelèrent dao, « la voie » mais aussi « le discours », ils ont appelé cela « logos« , la parole. Nous, nous appelons ça la « raison » ( ce pour quoi les Chinois ont un autre mot, li), c’est-à-dire le rapport, la proportion, qui en grec se dit encore « logos« .
Je soupçonne là une opération un peu frauduleuse. Une sorte de « donation de Constantin » des philosophes.
L’animalité, ie ce que nous sommes « avant » les mots.

Jésus et la lettre juive

Patrick A., au début des années 80, expliquait que les détails de la geste de Jésus étaient explicables par des processus midrashiques, que la vie de Jésus est, depuis les récits de l’enfance jusqu’aux circonstances de la Passion, renvoyable à des effets de texte. Symétriquement les dits de Jésus sont explicitement tramés de références à l’Ecriture.
Alors même que Paul ne se réfère ni aux détails de la biographie de Jésus, ni à ses enseignements (chez Paul, Jésus est essentiellement la Crucifié, le Messie ressucité, dans son enseignements ne transparaît des enseignements de Jésus que la loi d’amour – la foi est devenue chez lui foi en la figure de Jésus comme ressucité), ce rapport à l’Ecriture reste, dans son enseignement, essentiel. Alors même que se consomme la rupture avec le judaïsme concret, le rapport avec le judaïsme comme histoire déposée dans une écriture reste essentiel au christianisme.
C’est en quoi le christianisme ne se confond pas avec une variante du paganisme [note], le christianisme est une religion du Livre, lequel livre n’est pas son propre livre mais le livre de la religion mère. L’évangile est un complément nécessaire, il ne remplace pas ce que la nouvelle religion appelle l’Ancien Testament, différent en cela du Coran qui dispense du recours aux écritures mères. C’est-à-dire que le christianisme peut être pensé d’un point de vue juif comme une vulgarisation du message biblique, comme une façon de le passer aux païens, au prix de fantasmagories d’allure païenne, qui lui font comme une gangue, comme un vêtement nécessaire.

Une interprétation du christianisme: l’enseignement de Jésus est d’abord un retour à l’esprit de la religion juive, à l’essence du message biblique, compris comme un retour effectué à l’intérieur de la communauté destinataire, un appel au retour destiné aux Juifs eux-mêmes. Le cadre apocalyptique de cet appel est quelque chose comme un prétexte, un accessoire circonstanciellement nécessaire, à terme superflu. Mais s’il est formulé à l’intention des Juifs, le message, d’être formulé selon l’essentiel, s’universalise et devient donc exportable. Cependant en s’exportant il prend un nouveau contenu, la loi chrétienne ne se contente plus de formuler l’essentiel de la loi mosaïque, de l’accomplir, mais la remplace, l’abolit.
C’est ici un point à méditer -d’une certaine façon tous ces développements sont programmés dès le départ dans la scène primitive de l’Eden qui dit dans le mouvement de la Création ce qui en est le versant anthropologique: l’Incarnation -, ailleurs.
Ce que je retiens ici, c’est seulement le mouvement de détachement du judaïsme: formulation d’un essentiel de la loi, prédicabilité de cet essentiel hors la communauté sous la loi, remplacement de la loi par la formule de l’essentiel de la loi qui finit par concrétiser autour de lui une autre loi, une autre religion. Que ce mouvement était dans l’air du judaïsme de l’époque, et non un accident, une aberration, l’atteste les anecdotes concernant Hillel, soit le strict paralléle de certains enseignements de Jésus dans un cadre strictement pharisien

Histoire des musulmans d’Espagne / Reinhard Dozy (report)

Naissance de l’Islam andalou, viiie-début xe siècle / Pierre Guichard in Histoire des Espagnols / Bartolomé Bennassar.- Robert Laffont, 1992. (Bouquins)

p. 57 = Histoire des musulmans d’Espagne / Reinhard Dozy.

[Abu Djawshan al-Sumayl, chef des Arabes du nord] « C’était une organisation puissante, mais inculte, mobile, soumise à l’instinct et guidée par le hasard, un mélange bizarre des entraînements les plus opposés. D’une activité persévérante quand ses passions avaient été excitées, il retombait dans la paresse et l’insouciance, qui lui étaient plus naturelles encore, dès que ses fiévreuses agitations s’étaient calmées. Sa générosité, vertu que ses compatriotes appréciaient plus que toute autre, étaient si grande, si illimitée, qu’afin de ne pas le ruiner, son poète ne lui rendait plus visite que deux fois par an, à l’occasion des deux grandes fêtes religieuses, al-Sumayl ayant fait serment de lui donner tout ce qu’il avait sur lui à chaque fois qu’il le verrait. Il n’était pas instruit cependant. Malgré son amour pour les vers, surtout pour ceux qui flattaient sa vanité, et quoiqu’il en composât lui-même de temps à autre, il ne savait pas lire, et les Arabes eux-mêmes le jugeaient en arrière de son siècle; en revanche, il manquait si peu de savoir-vivre que ses ennemis même étaient forcés de reconnaître en lui un modèle de politesse. Par ses moeurs relâchées et par son indifférence religieuse, il perpétuait le type des anciens nobles, ces viveurs effrénés qui n’étaient musulmans que de nom. En dépit de la défense du Prophète, il buvait du vin comme un vrai Arabe païen, et presque chaque nuit il était ivre. Le Coran lui était resté à peu près inconnu, et il se souciait peu de connaître ce livre dont les tendances égalitaires blessaient son orgueil d’Arabe. Un jour, dit-on, entendant un maître d’école, occupé à enseigner à lire aux enfants dans le Coran, prononcer ce verset: « Nous alternons les revers et les succès parmi les hommes », il s’écria: « Non, il faut dire: parmi les Arabes. – Pardonne-moi, seigneur, répliqua le maître d’école, il y a: parmi les hommes. – C’est ainsi que ce verset a été révélé? – Oui, sans doute. – Malheur à nous! en ce cas le pouvoir ne nous appartient plus exclusivement; les manants, les vilains, les esclaves en auront leur part! »

990919