Rawls: the Original Position

A force de l’entendre évoquer – et avec le souci de concevoir, pour moi, ce que peut être un libéralisme de gauche -, j’ai voulu aller voir un peu plus précisément ce qu’était la théorie de Rawls. J’ai trouvé l’article australien dont je fais des extraits ci-dessous qui me semble d’une part faire un résumé clair et compréhensible de la théorie de Rawls et d’autre part le situer dans son environnement philosophique, en particulier sa différence avec l’utilitarisme dont il est issu.

Pour ce que j’en comprends, Rawls se situe dans la lignée des penseurs du contrat social (Hobbes, Locke, Rousseau) dans la mesure où il déduit ses principes d’une expérience de pensée par laquelle sont reconstruites abstraitement les conditions de la société, avec deux différences: d’une part la situation première n’est plus pensée sous la modalité du contrat, et d’autre part une place est faite à l’intuition morale, ce qui injecte du kantisme dans la problématique.

La Position Originelle:

les règles de la justice sont choisies dans une Position Originelle, derrière un « voile d’ignorance » qui cachent aux parties les faits sur eux-mêmes (sexe, âge, force physique, etc.) qui pourraient être pris en compte pour essayer d’ajuster les règles pour donner à certains un avantage systématique.

[eng]

Les principes et les règles:

Premier principe: chaque personne doit avoir un droit égal au système total le plus étendu de liberté de base égale pour tous, compatible avec un même système pour tous.

Second principe: les inégalités sociales et économiques doivent être ajustées de manière qu’elles soient à la fois:

  • (a) pour le plus grand bénéfice des moins avantagés, en cohérence avec le principe de justes gains, et
  • (b) attachés à des charges et des positions ouvertes à tous sous des conditions d’équitable égalité d’opportunité [équité].

Première règle de priorité (priorité de la liberté): (…] la liberté ne peut être restreinte qu’au nom de la liberté.

Deux cas:

  • (a) une liberté moins étendue doit renforcer le système total de liberté partagé par tous;
  • (b) une liberté inégale doit être acceptable pour ceux qui ont le moins de liberté.

Seconde règle de priorité (priorité de la justice sur l’efficacité et le bien-être): le second principe de justice est (…) prioritaire par rapport au principe d’efficacité et à celui de la maximisation de la somme des avantages; et l’équité des chances est prioritaire sur le principe de différence.

Deux cas:

  • (a) une inégalité des chances[cf. positive action, discrimination positive] doit améliorer les chances de ceux qui ont le moins de chances;
  • (b) un taux excessif d’accumulation [?] doit en contrepartie atténuer le poids de ceux qui supportent cette privation […]

[eng]

La construction spéculative, surtout se fondant sur une expérience de pensée, est sans doute discutable et il y a beaucoup de points que je comprends mal ou pour lesquels il me faudrait des explications. Reste que les principes et règles édictés me semblent utiles pratiquement pour s’orienter en politique, au moment de se poser des questions politiques concrêtes, au-delà de l’opposition topique dans nos débats nationaux entre liberté et égalité.

Plus d’extraits [eng] ci-dessous.

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Hallaj: « Ton âme… »

(Akhbar al-Hallâj, trad. Louis Massignon, Vrin, 1975. 65)

و قال احمد بن فاتك : قات للحلاج : أوصن. قا : هى نفسك إن لم تشغلها شغلتك

Ahmad ibn Fâtik dit encore: J’ai dit à al-Hallâj: Lègue-moi un commandement. Il dit: Ton âme! Si tu ne l’asservis pas, elle t’asserviras (Hâ nafsuka in lam tashghaluhâ shaghalatka).

Glenn Gould: les maisons grises (1974)

Enfin! J’ai retourné ma bibliothèque perso dans tous les sens plusieurs fois à la recherche du passage où Glenn Gould faisait l’apologie des maisons grises. Et puis,tout à l’heure, je tape « glenn gould grey houses » et voilà![en anglais dans le texte]:

Disons, par exemple, que j’ai le privilège de résider dans une ville où toute les maisons sont peintes gris « marine de guerre ». […] Maintenant supposons, pour le raisonnement, que sans prévenir un individu décide de peindre sa maison rouge pompier. […] La conséquence réelle de son action présagerait l’apparition dans la ville d’une activité maniaque et presque inévitablement – dans la mesure où les autres maisons seraient repeintes dans des teintes semblement criardes – encouragerait un climat de compétition et, corollairement, de violence.

Infra le lien et le contexte (en anglais).

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Vernacular Values: The Imposition of Taught Mother Tongue / Illich (1980)

Traduction de Maud Sissung (Oeuvres complètes, vol 2.- Fayard, 2005):

pp. 134-5.- la définition des besoins en termes d’apports extérieurs professionnellement définis dans le secteur des services précède d’un millénaire la production industrielle de produits de base universellement indispensables.
[…] les idéologies de l’ère industrielle plongent leurs racines dans la prime renaissance carolingienne. L’idée qu’il n’y a pas de salut sans services individuels fournis par des professionnels au nom d’une mère Eglise institutionnelle est une de ces phases restées jusqu’ici inaperçues, sans lesquelles notre époque serait impensable.

p. 156.- Le vernaculaire, par opposition au langage savant, spécialisé – le latin pour l’Eglise, le francique pour la cour -, était aussi évident dans sa variété que le goût des vins et des plats locaux, les formes des maisons et des outils agricoles, jusqu’au XIe siècle. C’est à ce moment, assez subitement, qu’apparaît l’expression langue maternelle.

p. 159.- La dépendance à l’égard de la langue maternelle enseignée peut être prise comme le paradigme de toutes les autres dépendances typiques des humains dans cet âge des besoins définis par la marchandise.

p. 162.- Le langage quotidien enseigné est sans précédent dans les cultures préindustrielles. La dépendance actuelle à l’égard de professeurs rétribués et de modèles pour l’acquisition du parler ordinaire est une caractéristique unique de l’économie industrielle au même titre que la dépendance à l’égard des combustibles fossiles. […] On peut à bon droit dire que, contrairement au vernaculaire, le langage capitalisé résulte de la production.

p. 168.- Le statut commercial de la langue maternelle enseignée, qu’on l’appelle langue nationale, expression littéraire ou langage de la télévision, repose largement sur des axiomes admis sans examen […]:

  • l’imprimerie implique une formulation normalisée;
  • les livres écrits dans la langue qui prime ne peuvent pas être lus facilement par ceux qui n’ont pas reçu l’enseignement de cette langue;
  • la lecture est , par sa nature, une activité muette qui devrait habituellement être conduite de façon privée;
  • faire s’exercer la capacité universelle de lire quelques phrases et de les copier par écrit augmente l’accès d’une population au contenu des bibliothèques.

Voilà, parmi d’autres, quelques arguments illusoires qui concourent à renforcer la position des enseignants, la vente des rotatives, le classement des gens sur une échelle des valeurs en fonction de leur code linguistique, et, jusqu’à présent, l’augmentation du PNB.

p. 171.- Jusqu’à présent, toute tentative pour substituer une marchandise universelle à une valeur vernaculaire a débouché non sur l’égalité mais sur une modernisation hiérarchisée de la pauvreté.

pp. 172-3.- de plus en plus la langue maternelle est enseignée non par des agents rétribués à cet effet mais par les parents, à titre gratuit. Ces derniers privent leurs enfants de leur dernière possibilité d’écouter des adultes qui ont quelque chose à se dire.
[…]
Pour le parent professionnel, qui engendre des enfants en tant qu’amant professionnel, qui offre bénévolement ses conseils semi-professionnels aux organisations de son quartier, la distinction entre sa contribution gratuite à la société gérée et ce qui pourrait être, par contraste, le rétablissement de domaines vernaculaires demeure incompréhensible.

Plus d’extraits (en anglais) infra. Lire la suite

Rousseau: Le premier qui… (1755)

Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes – Seconde partie – Wikisource

Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne.

Silence is a Commons by Ivan Illich (1982)

Traduction des passages infra en gras (soulignés par moi):

Les ordinateurs sont en train de faire à la communication ce que les enclos firent aux pâturages et les voitures aux rues

La « société gérée par l’informatique »

(c’était le titre du colloque japonais où intervenait Ivan Illich)

Les observations de l’effet iatrogène des environnements programmés montre que les gens qui y sont soumis deviennent indolents, impuissants, narcissiques et apolitiques.

Après clôture, l’environnement devient avant tout une ressource au service d' »entreprises » qui en organisant le travail salarié a transformé la nature en biens et services.

(cf. Rousseau)

Nous pouvons facilement devenir de plus en plus dépendant de machines pour parler et pour penser, comme nous sommes déjà dépendants de machines pour nous déplacer.

(cf. Platon)

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Ivan Illich et la critique radicale de la société industrielle / Denis Clerc (décembre 2002?)

Alternatives Economiques : actualité

Illich attache une grande importance à cette notion de seuil, ce point de basculement où, de moyen au service d’un projet, la marchandise devient un obstacle qui empêche l’homme d’être l’artisan de son devenir

il montre que les outils ne sont pas neutres : ils portent en eux-mêmes leur propre finalité, ils sont la matrice qui modèle les rapports sociaux que les hommes noueront entre eux. Ce qui va à l’encontre de toute la tradition positiviste et productiviste du marxisme dominant, qui voit dans l’essor des forces productives un instrument libérateur et la preuve de la maîtrise croissante de l’homme sur l’univers.

Illich avance que la logique des institutions est indépendante de leur finalité : c’est en voulant faire le bonheur des gens qu’on produit une société invivable. Qui est ce on ? Ivan Illich ne fournit pas de réponse bien nette. Tantôt il met l’accent sur la responsabilité des professionnels, qui tirent en quelque sorte profit du crime, tantôt il raisonne en termes systémiques, où l’acteur est déterminé par le système en même temps qu’il le détermine, selon le principe bien connu des cercles vicieux.

Cette critique radicale de la société industrielle ne donne donc pas la solution politique au problème qu’elle pose. On peut partager une partie de la critique d’Illich, mais penser que l’hétéronomie peut être libératrice, notamment pour les femmes, quand la division du travail prend la forme du don et du contre-don, à l’instar des systèmes d’échanges locaux. Dans cette perspective, l’enjeu est aujourd’hui de démocratiser la sphère hétéronome autant que d’étendre la sphère de l’autonomie, en définissant collectivement ce qui est utile socialement.

Jean-Pierre Dupuy (2): catastrophe et justice

Mise à jour du billet de samedi dernier: Jean-Pierre Dupuy chez Garapon, ce matin, avec Frédéric Worms, « Mal moral, mal naturel : la justice face à la catastrophe ? » [perm.] Axé sur le problème de la responsabilité/culpabilité. Moins passionnant que celui de la semaine dernière mais qui la complète dans la direction que mes réflexions m’avaient fait prendre, celle de la configuration politico-morale (ici plutôt juridico-morale) où poser la question des catastrophes à venir.

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Heidegger: le « bolchévisme » anglais

Je donne ici le développement de la citation faite lundi.

Ist der »Kommunismus« die metaphysische Verfassung der Völker im letzten Abschnitt der Vollendung der Neuzeit, dann liegt darin, daß er bereits im Beginn der Neuzeit sein Wesen, wenngleich noch verdeckt, in die Macht setzen muß. Politisch geschieht das in der neuzeitlichen Geschichte des englischen Staates. Dieser ist – auf das Wesen hin gedacht unter Absehung von den zeitgemäßen Regierungs- und Gesellschafts- und Glaubensformen – dasselbe wie der Staat der vereinigten Sowjetrepu-bliken, nur mit dem Unterschied, daß dort eine riesenhafte Verstellung in den Schein der Moralität und Völkererziehung alle Gewaltentfaltung harmlos und selbstverständlich macht, während hier das neuzeitliche »Bewußtsein« rücksichtsloser, wenngleich nicht ohne Berufung auf Völkerbeglückung, sich selbst im eigenen Machtwesen bloßstellt. Die bürgerlich-christliche Form des englischen »Bolschewismus« ist die gefährlichste. Ohne die Vernichtung dieser bleibt die Neuzeit weiter erhalten.
Die endgültige Vernichtung kann aber nur die Gestalt der wesenhaften Selbstvernichtung haben, die am stärksten durch die Übersteigerung des eigenen Scheinwesens in die Rolle des Retters der Moralität befördert wird.

Ma traduction (incertaine):

Le « communisme »est la constitution métaphysique des peuples dans la dernière section de l’achèvement des temps modernes, en ceci (?) qu’il doit dès le début des temps modernes placer son essence, bien qu’encore couverte, dans la puissance. Politiquement, cela advient dans l’histoire moderne de l’Etat anglais. Lequel est – à le penser selon son essence, abstraction faite des formes actuelles des gouvernements, des sociétés et des croyances – la même chose que l’Etat de l’Union Soviétique, avec seulement cette différence que là un gigantesque travail de simulacre donne à tout déploiement de violence l’apparence inoffensive et évidente de la moralité et de l’éducation des peuples, alors qu’ici la « conscience » moderne se dévoile avec moins de scrupule, encore que non sans la prétention à réaliser le bonheur des peuples, dans son essence de puissance. La forme bourgeoise-chrétienne du « bolchévisme » anglais est la plus dangereuse. Sans l’annéantissement de ce dernier, la modernité persiste encore. L’annéantissement définitif ne peut cependant avoir que la figure de l’autoannéantissement essentiel, lequel sera amené avec la force la plus grande par le surpassement de sa propre apparence d’essence dans le rôle de sauveur de la moralité.

(GA tome 69 [1939-1940], “Entwurf zu Koinon. Zur Geschichte des Seyns”, p.208-209)

« capitalisme » / « libéralisme » + Heidegger

(En complément d’une note sur Cerca Blogue!)

Ces derniers mois, en France, nous pouvons avoir l’impression d’un retour partiel, dans la sphère intellectuelle, de la situation de l’après-guerre. Je pense au retour, encore un peu occulte, à demi déclaré, de Heidegger comme le philosophe du temps et à la domination à gauche d’une idéologie qu’on peut appeler para-communiste.

Quant à Heidegger, il semble que les mises à jour critiques et les dénonciations (Farias, les deux Faye, ce qui était à l’avant-plan du débat il y a peu encore) soient à présent digérées et qu’elles n’ont pas suffi à disqualifier ce qui chez Heidegger semble pertinent pour penser notre époque. Il est remarquable que ce retour de Heidegger concerne des régions idéologiques très diverses (Alain Finkielkraut ou Catherine Malabou – sa conférence au colloque Heidegger de Stasbourg, 2004: Heidegger, critique du capital) mais qui ont en commun la critique du libéralisme social et économique.

Il est intéressant, par ailleurs, d’observer quelques éléments qui distinguent la configuration anti-libérale qui prévaut à gauche aujourd’hui de l’hégémonie idéologique du parti communiste dans l’après guerre. D’abord que le parti communiste a perdu sa situation centrale, or le parti communiste, c’était une organisation, une idéologie articulée, un projet politique articulé en programmes, etc., c’était aussi la solidarité avec une gouvernance effective, un projet mis en pratique, ceux des pays du socialisme réel. C’est-à-dire que le parti communiste représentait une responsabilité possible.

Une autre particularité est le remplacement dans le discours courant du mot « capitalisme » par le mot « libéralisme ». L’usage particulier fait en France par le mot, où il ne désigne jamais, sinon dans des discours spécialisés, le libéralisme politique, permet de comprendre sous le mot « libéralisme » à peu près la même chose que ce qu’on appellait « capitalisme ». Cette substitution s’est faite à l’issue d’un processus qui a vu disparaître progressivement les mots « néo-libéralisme » puis « ultra-libéralisme », soit la possibilité d’options différentes voire opposées à l’intérieur du mode de production capitaliste organisé en économie libérale de marché.

Une des conséquences de cette substitution que le système dénoncé se retrouve sans alternative claire, sans programme de prise de responsabilité réelle. Au capitalisme s’opposait le socialisme (que le socialisme des communistes et celui des socialistes étaient réalité très différents et que le projet socialiste de rupture avec le capitalisme n’ait pas résisté à l’épreuve du pouvoir est une autre histoire), qu’est-ce qui s’oppose au libéralisme (comme projet)? Selon les uns, ce sera toujours le socialisme (étant entendu distinct de socialisme réel – et à voix basse), selon les autres ce sera un mode de développement alternatif, ou des expérimentations de nouveaux modes d’organisation démocratique, l’alternative la plus stable et la plus « vendable » politiquement ces jours-ci me semble être la République (derrière quoi, il me semble entendre parfois, assez souvent, mais à voix basse, la Nation).

Parallèlement, la désignation de l’adversaire devient floue. Le capitalisme était incarné par les capitalistes, qui incarne le « libéralisme »? Cela reste généralement sous-entendu: les capitalistes mais aussi les libéraux dans la mesure où le mot désigne à la fois une idéologie et une organisation effective… Pratiquement on en arrive à une situation où l’ennemi n’est pas d’abord un ou des groupes d’hommes mais une abstraction hypostasiée. Ce qui n’empêche pas la stigmatisation, au contraire, seront stigmatisés des complices, des fauteurs de l’abstraction, sans que soit pratiquement remis en cause leur position de responsabilité. Soit une configuration politico-morale (condition d’une réponse possible à la question « Que faire? ») semblable à la configuration néo-heideggerienne où la Technique est cette abstraction hypostasiée actualisant le Mal (la récusation heideggerienne de la morale ou de l’éthique ne change rien à l’affaire: c’est une constante de la pensée post-nietzschéenne que d’importer massivement de la morale sous le couvert de l’immoralisme, je veux dire de la stigmatisation et de la culpabilisation).

(Cette configuration a pour inconvénient, entre autres, de brouiller logique du crime et logique de la catastrophe, responsabilité et culpabilité – ce que Heidegger fait délibérément. Elle ne laisse possible que la position hystérique ou la position du retrait, les deux pouvant se combiner. Ce qu’elle bouche, c’est la position critique, au sens kantien, condition d’une politique du possible – ceci entre parenthèses parce que sinon je ne m’en sors pas!)