Cultures d’Islam: Ellul, Besançon & Christian Jambet

Dans les deux dernières émissions « Cultures d’Islam », Abdelwahab Meddeb reçoit Christian Jambet. Il faut écouter, tant qu’elle reste en ligne, la première, du 12 décembre, où Christian Jambet et Abdelwahab Meddeb reviennent sur l’ouvrage de Jacques Ellul préfacé par Alain Besançon dont j’avais fait une série de posts en août dernier. « Tautologie » dit bien l’essentiel de ce qu’il y a à dire. Il y a une chose cependant que Jambet ne pointe pas et qui m’avait frappée comme significative, c’est la prise en otage du judaïsme effectuée par Ellul dans son livre.

D’un point de vue moins ponctuel, Meddeb et Jambet voient dans ces interventions les témoins d’un mouvement qui se renforce dans la pensée française, mouvement qui vise à faire de l’Islam comme tel une idéologie nuisible, qui n’appelle qu’un rejet radical. Cette tendance à ceci d’effrayant qu’elle participe, comme tous les bellicismes, de la catégorie des prophéties auto-réalisatrices. Il faudrait faire la chronique de l’autoproclamée « guerre des civilisations » pour y reconnaître comment se construisent de façon de plus en plus irreconciliable deux camps ennemis et symétriques. Pour l’autre côté voir MEMRI TV.

Original sur Cerca blogue!

Samarcande: Ibn Battûta

Lorsque j’eus fait mes adieux au sultan Tarmashîrîn, je gagnais Samarkand, une des plus grandes villes, des plus belles et des plus superbes. Elle est située sur la rive de la rivière Wâdî al-Qassârîn [rivière des foulons] sur laquelle se trouvent des roues hydrauliques qui irriguent les jardins. Les habitants se réunissent, après la prière de l’asr, pour se promener et se divertir sur les bords de la rivière où on voit des bancs et des sièges pour se reposer et des boutiques qui vendent des fruits et autres comestibles. Il y avait, jadis, sur la rive, des palais imposants et des édifices qui laissaient deviner l’ambition des habitants de Samarkand. Mais la plupart ont été détruits comme une grande partie de la ville. Samarkand n’a ni rempart, ni portes. Dans la cité, on voit des jardins. Les habitants de Samarkand se distinguent par leur noblesse d’âme et leur amour des étrangers. Ils sont supérieurs aux habitants de Bukhârâ.
A l’extérieur de la ville, on voit la tombe de Qutham, fils d’al-‘Abbâs ben ‘Abd al-Mutallib qui fut tué en martyr lors de la conquête de la ville. Les habitants de Samarkand vont le visiter les nuits du dimanche et du jeudi. Les Tatars [Mongols] le visitent aussi et lui vouent des offrandes considérables: ils apportent des boeufs, des moutons, des dirhams et des dinars. Toutes ces offrandes servent à entretenir les voyageurs, les serviteurs de la zâwiya et le tombeau béni. Le mausolée est surmonté d’une coupole qui repose sur quatre pilastres dont chacun comporte deux colonnes de marbre vertes, noires, blanches et rouges. Les murs du dôme sont revêtus de marbre blanc, incrusté d’arabesques de marbre de couleur différente et ciselé en or. Le plafond est en plomb. La tombe est recouverte d’ébène marqueté dont les angles sont revêtus d’argent. Au-dessus, pendent des lampes du même métal. Le sol est recouvert de tapis de laine et de coton. Un cours d’eau bordé d’arbres, de vignes et de jasmins traverse la zâwiya qui renferme des logements pour les voyageurs. Les Tatars, du temps où ils n’étaient pas musulmans, n’avaient pas modifié ce mausolée car ils considéraient qu’il était béni à cause des prodiges qui s’y produisaient.

(in: Voyageurs arabes.- Gallimard, 1995 (La Pléïade))

Derrida

On trouve encore sur le site de France-Culture une récapitulation des émissions consacrées à Jacques Derrida (donc, derrière les liens ces émissions elles-mêmes). Parmi elles, l’émission « Du jour au lendemain » (29.12.1994) où Alain Veinstein s’entretient avec Derrida à propos de son livre « Force de loi », où il s’agît justement (voir ma note sur Yehoshoua Leibowitz) du fondement non rationnel de la justice. Il y est question aussi de la « psyché judéo-allemande », à propos de Benjamin et de Carl Schmidt, dont j’aimerais voir dans Maïmonide et Kant les figures tutélaires.

France-Culture: Yeshayahou Leibowitz

Cela fait quelques temps que je n’ai pas signalé d’émission de radio. Je récidive ce matin pour signaler que Victor Malka reçoit, dans « Maison d’études » (anciennement « Ecoute Israël »), Henri Atlan pour parler du professeur Yeshayahou Leibowitz, dont c’est le 10ème anniversaire de la mort.

Yeshayahou Leibowitz est surtout connu pour ses positions politiques; il s’était opposé à la rétention des territoires conquis à la suite de la guerre de 67. Loin d’y voir un gage pour une paix à venir, il prévoyait qu’ils seraient un fardeau corrupteur.
L’intérêt de la pensée de Leibowitz cependant dépasse celui de ses conséquences politiques. Il représente un certain aboutissement de la grande tradition philosophico-religieuse rationaliste juive, où l’héritage maïmonidien a rencontré Kant. La traduction halachique de l’impératif catégorique kantien, c’est chez Leibowitz l’inconditionnalité du commandement et l’exclusion de toute rémunération des mitsvoth (et donc de la notion de vie future). Il me semble qu’on trouve des échos de ce maïmonido-kantisme jusque chez Jankelevitch et Derrida où la problématique morale finit par attester en son fond de l’inconditionnel (qui peut parfois, de s’être défait de toute référence religieuse explicite, paraître arbitraire, voire attester d’un certain narcissisme moral).

On ne trouve pas grand chose sur le web concernant Yehoshoua Leibowitz (attention: penser en faisant une recherche Google que ce qui s’écrit « Yehoshoua » en français, s’écrit « Yehoshua » en anglais).
De plus intéressant j’ai trouvé:
– une notice de la Jewish Agency for Israël,
– un article de Bruno Etienne sur Republique-des-lettres.com,
– un article d’Uri Avnery sur le site du Middle East Information Center,
un extrait de « Israël et Judaïsme » (1987) sur subversiv.com,
une série de courriers d’YL sur le site de La Paix Maintenant.

Céder sur son désir / Hallaj

Akhbar Al-Hallaj / Louis Massignon.- Vrin, 1975.
16.

Mon compagnon de coupe est hors de toute suspicion,
Quant à son intention de me léser :
Il me convia, puis me salua,
Comme l’hôte fait à son hôte;
Mais sitôt que la coupe circula,
Il fit apporter le tapis de supplice et le glaive…
Tel est le sort de qui boit le Vin,
En plein été, en compagnie du Monstre.

Céder sur son désir / le bodhisatva

Sagâramatisûtra:
Grâce à l’énergie avec laquelle il se refuse à abandonner l’aspiration à l’omniscience et s’y tient ferme par la force de son coeur, grâce à cette perfection, il ne quitte pas le cycle des naissances même et continue à mûrir les racines de bien. Telle est la perfection de son energie.

(C’est-à-dire que si le bodhisatva abandonnait son aspiration à l’omniscience, il quitterait le cycle des naissances, il trouverait le nirvana. Et cesserait la chaîne de ses existences de charité.)

Et aussi, même si son corps est dispersé, sans confusion il fait surgir ce joyau qu’est l’élévation du coeur vers l’omniscience, il n’a d’égard que pour l’Eveil, il n’a de considération que pour la paix de l’extinction. Telle est la perfection de l’absorption.

Céder sur son désir / Vaincre ses passions (Pirqé Avoth)

4.1. Ben Zoma disait : « Quel est le vrai sage ? C’est celui qui ne dédaigne les leçons de personne, ainsi qu’il est dit {Psaumes, CXIX, 99} : ‘J’ai mis à profit les leçons de tous mes maîtres.`

Quel est le véritable héros ? C’est celui qui sait vaincre ses passions, ainsi qu’il est dit {Proverbes, XVI, 32} : ‘Celui qui peut réprimer sa colère est plus fort qu’un héros, et l’homme qui est maître de ses passions surpasse celui qui s’empare des villes.`

Quel est le vrai riche ? C’est celui qui est content de son sort, ainsi qu’il est dit {Psaumes, CXXVIII, 2} : ‘Si tu te nourris du travail de tes mains, tu seras heureux et content.` – Heureux dans ce monde et content dans l’autre.

Qui est digne de respect ? Celui qui respecte son prochain ; il est dit {I Samuel, II, 30} : ‘J’honore ceux qui m’honorent, et ceux qui me méprisent seront méprisés.`

Céder sur son désir (J. Conrad)

The Rescue336. ‘She is a representative woman and yet one of those of whom there are but very few at any time in the world. […] They are the iridescent gleams on a hard and dark surface. For the world is hard, Captain Lingard, it is hard, both in what it will remember and in what it will forget. it is for such women that people toil on the ground and under ground and artists of all sort invoke their inspiration.’

[…]

‘No, there are not many of them. And yet they are all. They decorate our life for us. They are the gracious figures on the drab wall which lies on this side of our common grave. They lead a sort of ritual dance, that most of us have agreed to take seriously. It is a very binding agreement with which sincerity and good faith and honour have nothing to do. Very binding. Woe to him or her who breaks it. Directly they leave the pageant they get lost.’

[…]

‘They get lost in a maze’, continued d’Alcacer, quietly. ‘They wander in it lamenting over themselves. I would shudder at that fate for anything I loved. Do you know, Captain Lingard, how people lost in a maze end ?’ he went on holding Lingard by a steadfast stare. ‘No ?… Il will tell you then. They end by hating their very selves, and they die in dillusion and despair.’

Céder sur son désir (E.M. Forster)

A room with a view (part 2, chap. 17)

It did not do to think, nor, for the matter of that to feel. She gave up trying to understand herself, and the vast armies of the benighted, who follow neither the heart nor the brain, and march to their destiny by catch-words. The armies are full of pleasant and pious folk. But they have yielded to the only enemy that matters–the enemy within. They have sinned against passion and truth, and vain will be their strife after virtue. As the years pass, they are censured. Their pleasantry and their piety show cracks, their wit becomes cynicism, their unselfishness hypocrisy; they feel and produce discomfort wherever they go. They have sinned against Eros and against Pallas Athene, and not by any heavenly intervention, but by the ordinary course of nature, those allied deities will be avenged.

Céder sur son désir (Lacan)

Jacques LACAN. Séminaire, livre VII : L’éthique de la psychanalyse.- Seuil, 1986.

« Je propose que la seule chose dont on puisse être coupable, au moins dans la perspective analytique, c’est d’avoir cédé sur son désir.
(…)
Faire les choses au nom du bien, et plus encore au nom du bien de l’autre, voilà qui est bien loin de nous mettre à l’abri non seulement de la culpabilité mais de toutes sortes de catastrophes intérieures. En particulier, cela ne nous met certainement pas à l’abri de la névrose et de ses conséquences. Si l’analyse a un sens, le désir n’est rien d’autre que ce qui supporte le thème inconscient, l’articulation propre de ce qui nous fait nous enraciner dans une destinée particulière, laquelle exige avec insistance que la dette soit payée, et il revient, il retourne, et nous ramène toujours dans un certain sillage, dans le sillage de ce qui est proprement notre affaire.
(…)
Ce que j’appelle céder sur son désir s’accompagne toujours dans la destinée du sujet – vous l’observerez dans chaque cas, notez-en la dimension – de quelque trahison. Ou le sujet trahit sa voie, se trahit lui-même, et c’est sensible pour lui-même. Ou plus simplement, il tolère que quelqu’un avec qui il s’est plus ou moins voué à quelque chose ait trahi son attente, n’ait pas fait à son endroit ce que comportait le pacte – le pacte quel qu’il soit, faste ou néfaste, précaire, à courte vue, voire de révolte, voire de fuite, qu’importe.
Quelque chose se joue autour de la trahison, quand on la tolère, quand poussé par l’idée du bien – j’entends, du bien de celui qui a trahi à ce moment – on cède au point de rabattre ses propres prétentions, et de se dire – Eh bien puisque c’est comme ça, renonçons à notre perspective, ni l’un ni l’autre, mais sans doute pas moi, nous ne valons mieux, rentrons dans la voie ordinaire. Là, vous pouvez être sûr que se retrouve la structure qui s’appelle céder sur son désir.
Franchie cette limite où je vous ai lié en un même terme le mépris de l’autre et de soi-même, il n’y a pas de retour. Il peut s’agir de réparer, mais non pas de défaire.
(…)
Je vous ai articulé trois propositions.
La seule chose dont on puisse être coupable, c’est d’avoir cédé sur son désir.
Deuxièmement, la définition du héros – c’est celui qui peut impunément être trahi.
Troisièmement, ceci n’est point à la portée de tout le monde, et c’est la différence entre l’homme du commun et le héros, plus mystérieuse donc qu’on ne le croit. Pour l’homme du commun, la trahison, qui se produit presque toujours, a pour effet de le rejeter de façon décisive au service des biens, mais à cette condition qu’il ne retrouvera jamais ce qui l’oriente vraiment dans ce service.
Enfin, le champ des biens, naturellement ça existe, il ne s’agit pas de les nier, mais renversant la perspective je vous propose ceci, quatrième proposition – Il n’y a pas d’autre bien que ce qui peut servir à payer le prix de l’accès au désir – en tant que ce désir, nous l’avons défini ailleurs comme la métonymie de notre être. « 

[màj 2022.03.17] Si ce passage est évidemment inspiré par la pratique analytique de Lacan, il est aussi une réécriture de la dialectique du maître et de l’esclave hégélienne, une réécriture en partie contre Hegel comme on le comprend à la lecture d’un passage du « discours de Rome » (1953), antérieur donc à celui du Séminaire (juillet 1960).