Pound: « I tried… »

Ces moments de beauté dans le canto 13: « the old swimming hole… » lorsque une enfance américaine surgit d’un regard chinois à la poursuite d’un son[1], ou la toute fin:

The blossoms of the apricot
blow from the east to the west,
And I have tried to keep them from falling.

« Les fleurs d’abricotier
volent de l’est vers l’ouest
Et j’ai essayé d’empêcher leur chute.”

Qui me rappelle, à le relire aujourd’hui, ce fragment pour le canto 123 (?) resté inachevé:

That I lost my center fighting the world.
The dreams clash
and are shattered—
that I tried to make a paradiso
terrestre,

un bilan, amer, un bilan de faillite mais pas vraiment un mea culpa ou un acte de repentance.

Au cours d’un échange avec Alan Ginsberg, en octobre 1967, Pound tirait ce bilan dans des termes plus prosaïques et concrets:

« … my worst mistake was the stupid suburban anti-Semitic prejudice, all along that spoiled everything … I found after seventy years that I was not a lunatic but a moron … I should have been able to do better … »

« … ma pire erreur aura été le stupide préjugé banlieusard antisémite, tout du long qui a tout gâché… Après 70 années j’ai compris que je n’étais pas un fou mais un imbécile… J’aurais dû être pouvoir faire mieux… »

Cette pathétique prise de conscience, lucidité, n’advient à Pound qu’à la toute fin de sa vie, au temps de son silence[2] (dont il disait qu’il l’avait capturé). Il en était certainement très loin au moment de la composition du canto 13, dans les années 20, à un moment où au contraire il construisait la conviction, l’assurance qui le mettra 20 ans plus tard devant les micros de Mussolini.

Et pourtant, si le canto 13, autour de la figure de Confucius, est bien construit sur une tranquille assurance éthico-politique, assurance qui va jusqu’à se poser elle-même en obligation éthique[3], il se termine par ce constat mélancolique, à l’allure de bilan: « i tried », constat d’échec, puisqu’on ne saurait empêcher la chute des pétales d’abricotier, le même « I tried » que dans le draft de la fin, et constat qui semblerait en rupture totale avec ce qui le précède…

  1. And Tian said, with his hand on the strings of his lute
    The low sounds continuing
    after his hand left the strings,
    And the sound went up like smoke, under the leaves,
    And he looked after the sound:
    « The old swimming hole,
    « And the boys flopping off the planks,
    « Or sitting in the underbrush playing mandolins. »
  2. voir ici: Le silence d’Ezra Pound (Guy Davenport)
  3.  but à man of fifty who knows nothing, is worthy of no respect

« Get up and do something useful » (Confucius chez Pound)

Canto 13:

Kong marcha
     le long du temple dynastique
et pénétra dans le bois de cèdres,
     et puis sortit vers l’aval de la rivière,
Et avec lui Qiu Chi
     et Tian qui parlait bas
Et « nous sommes méconnus » dit Kong,
« Tu vas te mettre à l’art du char?
« Alors tu seras connu,
« Ou peut-être moi je devrais me mettre au char, ou de tir à l’arc?
« Ou à la pratique du discours public? »
Et Zilu dit, « Je mettrais en bon ordre les défenses. »
Et Qiu dit, « Si j’étais seigneur d’une province
« Je l’ordonnerais mieux que ne l’est celle-ci. »
Et Chi dit, « Je préfèrerais un petit temple de montagne,
« avec des observances bien ordonnées,
     avec une exécution convenable du rituel. »
Et Tian dit, avec la main sur les cordes du luth
La sourde résonnance continuant
     après que sa main avait laissé les cordes,
Et le son monta comme de la fumée, sous les feuilles,
Et il regarda le son:
     « Le vieux trou d’eau,
« et les garçons sautant des planches,
« Ou assis dans les buissons jouant de leurs mandolines. »
     Et Kong sourit à tous également.
Et Zangxie désira savoir:
     « Lequel d’entre eux a répondu correctement? »
Et Kong dit, « Ils ont tous répondu correctement,
« C’est-à-dire, chacun selon sa nature. »
Et Kong leva sa canne vers Yuanrang,
     Yuanrang étant son aîné,

C’est que Yuanrang était assis au bord de la route prétendant
     recevoir la sagesse.
Et Kong dit
     « Vieux fou que tu es, arrête avec ça,
« Lève-toi et fais quelque chose d’utile. »
     Et Kong dit
« Respecte les facultés d’un enfant
« Depuis le moment où il inhale l’air pur,
« Mais un homme de cinquante ans qui ne sait rien
     ne mérite aucun respect. »
Et « Quand le prince a rassemblé autour de lui
« Tous les savants et les artistes; ses richesses auront été bien employées »
Et Kong dit, et écrit sur les feuilles bo:
     Si un homme n’a pas d’ordre en lui
Il ne peut mettre de l’ordre autour de lui;
Et si un homme n’a pas d’ordre en lui
Sa famille n’agira pas de façon ordonnée,
     Et si le prince n’a pas d’ordre en lui
Il ne peut mettre de l’ordre dans ses domaines.
Et Kong donna les mots « ordre »
et « déférence fraternelle »
Et ne dit rien de la « vie après la mort ».
Et il dit
     « N’importe qui peut agir avec excès,
« Il est facile de lancer au-delà de la marque,
« Il est difficile de se tenir fermement au milieu. »

Et ils dirent: Si un homme commet un meurtre
     Son père doit-il le protéger, et le cacher?
Et Kong dit:
     « Il doit le cacher.

Et Kong donna sa fille à Gongchang
     Bien que Gongchang fût en prison.
Et il donna sa nièce à Nanyung
     bien que Nanyung fût sans emploi.
Et Kong dit: « Wang gouverna avec modération,
     « De son temps l’Etat était bien tenu,
« Et même moi je peux me rappeler
« Un temps lorsque les historiens laissaient des blancs dans leurs écrits,
« Je veux dire, pour les choses qu’ils ignoraient,
« Mais cette époque semble en train de passer,
Un temps lorsque les historiens laissaient des blancs dans leurs écrits,
Mais cette époque semble en train de passer. »
Et Kong dit, « Sans caractère vous serez
     « incapable de jouer de cet instrument
« Ou d’exécuter la musique appropriée pour les Odes.
« Les fleurs d’abricotier
     « volent de l’est vers l’ouest,
« Et j’ai essayé d’empêcher leur chute. »

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