Lecture silencieuse (suite)

Première citation de l’épisode Augustin/Ambroise dans le contexte de la lecture silencieuse:
E. Norden, Die antike Kunstprosa. Leipzig, 1923. [Darmstadt, 1961, 606-615]. Volume 2 of this important work deals with the Christian era. It focusses on the continuity of rhetorical traditions.

Lecture silencieuse:

1. Dans une grande mesure mes notes de juillet m’ont fait « réinventer l’eau tiède ».
Le point de départ avait été Manguel, ce qui a été, d’une certaine façon, une fausse piste: peut-être sous l’influence du « classique » borgésien (lequel Borgès il reconnaît comme son maître – et il y a quelque chose de borgésien dans le projet même de Manguel), dans la mesure où, tout en résumant le dossier, il reste accroché à une thèse qu’un quasi consensus contemporain s’accorde à trouver simpliste. En particulier les réserves qu’il émet à l’égard de l’article de Knox me paraissent assez arbitraires.
Il semble acquis qu’en tant que technique, la lecture silencieuse remonte aux origines de la « culture classique » (certainement, si on entend par là la culture gréco-latine et il s’agit alors du 5e s. AEC athénien, mais vraisemblablement en amont encore, s’agissant des cultures orientales).
C’est quant à la pratique de cette technique que le tableau est plus complexe. Il semble que l’utilisation privée de l’écriture était couramment associée à une lecture muette (cf. mon réexamen du dossier). En revanche l’écriture « publique », littéraire, historique, philosophique ou sapientiale trouvait sa fin normale dans la lecture à voix haute; cependant, au moins s’agissant des couches (minces) les plus lettrées de la population, la pratique de la lecture silencieuse n’était pas inconnue, peut-être même était-elle normale s’agissant d’un (ou des) usage(s) privé(s) de l’écriture publique (cf. EVC).

16:30.- Si l’on considère ce tableau (dont les éléments ne possèdent pas tous le même degré de fiabilité: en gros ils se succèdent selon un degré de certitude progressivement moindre), alors tombe ce qui était le plus séduisant dans la thèse de Balogh, à savoir:
1. l’inscription d’une date dans la chaîne de l’histoire des techniques de documentation (l’appréhension technique de l’opposition lecture orale / lecture muette);
2. le paradoxe d’une pratique radicalement différente, dès le plan technique, de la lecture dans l’Antiquité, ce qui correspondait assez bien avec une certaine tendance contemporaine à l’exotisation des cultures anciennes (aux dépends de l’appréhension humaniste classique).

(Allure – paradoxalement ?- marxiste de la thèse de Balogh telle qu’elle est reformulée par Borgès: d’une innovation technique (la lecture silencieuse) découle une innovation culturelle d’apparence purement spéculative (le culte des livres)).

La question se sera ainsi déplacée de l’histoire des technologies de l’information à celle, sociale, des pratiques et des usages de l’écrit. A un récit spectaculaire, doté d’un avant et d’un après, d’un évènement central ordonnant la diachronie, on est passé à un tableau complexe qui fait place à de nombreux intermédiaires (ainsi on souligne que la partition oral/écrit occulte des pratiques intermédiaires de la lecture: murmure ruminatoire, activité silencieuse de l’appareil phonatoire…). La bulle semble crevée. On saura gré à Joseph Balogh d’avoir attiré l’attention sur l’importance de la performance orale dans la pratique ancienne de la littérature mais on rejettera ses conclusions extrèmes quant à l’exceptionnalité de la lecture silencieuse dans l’Antiquité.

Reste, alors, Augustin.
Toutes les reprises de la thèse de Balogh se fondent sur le rappel du passage canonique des Confessions. En réalité, on pourrait aller jusqu’à dire que cette thèse découle du passage augustinien, qu’elle en est une conséquence apparemment nécessaire. Et si l’on rejette la thèse de Balogh, alors le passage des Conf. devient énigmatique, embarrassant, demande explication. (Cet embarras où nous laisse Augustin explique sans doute que la thèse de Balogh survit sous la forme atténuée que j’ai appelée la thèse de consensus.) Ce dont n’ont pas manqué de se rendre compte les chercheurs qui ont contesté la thèse de Balogh. Plusieurs lignes d’explication ont été proposées:
– Knox suggère qu’il pourrait y avoir ici chez Augustin un trait de provincialisme. 422: « A. amazement… Bishop. »
– Clark comprend que ce qui provoque l’étonnement d’A. n’est pas tant le fait qu’Ambroise lisait en silence mais qu’il le faisait toujours.

Mais peut-être, pour y voir clair, pour dénouer l’énigme, faut-il réintroduire le temps.
Vision de la société romaine provoquée par la lecture de C. Salles.

2 réflexions sur “Lecture silencieuse (suite)

  1. Les premières critiques développées de cette tradition ont été faites dans ma thèse sur le paragraphe, Univ. Paris V, 1993, publiée chez L’Harmattan en 1994, puis dans Note sur la construction du mythe
    de la lecture silencieuse à partir d’une fausse interprétation de saint Augustin et d’Isidore de Séville paru en 1997 dans Berthier P. et Dufour D.-R. [éds], Philosophie du langage, esthétique et éducation, L’Harmattan, 1996, 107 sv. Plusieurs textes repris dans Marc Arabyan, Des lettres de l’alphabet à l’image du texte : recherches sur l’énonciation écrite, Lambert-Lucas, 2012

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  2. Merci pour ces références. Comme je continue de m’intéresser à la question de la lecture silencieuse, je vais m’efforcer de les consulter. Comme il m’avait déjà à l’époque semblé clair que la thèse d’une invention tardive de la lecture silencieuse ne tenait pas la route, la question qui restait pour moi était de la façon de comprendre la passage augustéen. Je suppose que je vous avez une explication. J’avais tendance à la chercher du côté d’un changement des rapports à la chose écrite dans la romanité tardive (sur le fond d’une valorisation de la lecture à voix haute plus constante dans la culture gréco-latine). Une remarque cependant: si les articles importants de Burnyeat et de Gavrilov sont postérieurs à votre thèse, votre revendication de primauté ne fait-elle pas cependant bon marché de l’article de Knox?

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